Les vérités de Robert Gates

Robert Gates Militaire Europe Libye DéfenseLe Secrétaire d’Etat à la Défense de l’administration américaine la moins europhile de l’histoire récente vient de se lancer dans une violente attaque contre ses alliés du Vieux Continent, accusés faiblesse dans le dossier libyen. Alors qu’il s’apprête à quitter ses fonctions pour être remplacé par le directeur de la CIA Leon Panetta, Robert Gates adresse une dernière pique aux alliés des USA dans l’OTAN.

La vérité crue peut paraitre choquante mais les forces de certains pays se trouvent presque à cours de munitions après 11 semaines de campagne aérienne contre la Libye de M. Kadhafi. Même sans atteindre une forte intensité, les bombardements répétés contre les forces gouvernementales ont épuisé les stocks opérationnels de leurs flottes d’avions. Bien que cette guerre soit très limitée dans ses moyens – les objectifs restant toujours aussi flous – un tel engagement non prévu sur une durée somme toute importante, sur un théâtre secondaire comparé à l’Afghanistan, aboutit invariablement à un résultat mitigé. Les Etats-Unis qui ont renâclé à intervenir se trouvent aujourd’hui obligés d’assumer un leadership non désiré.

Pour ne pas laisser l’intervention libyenne devenir une action franco-britannique, Washington s’est engagé sur un nouveau théâtre à l’issue incertaine et au coût élevé, comme toute campagne aérienne. Payant les frais de la pax americana dont on se demande toujours si elle existe réellement, les Etats-Unis découvrent avec stupeur qu’à trop vouloir dominer les capacités militaires de l’Europe, ils ont fini par les anéantir.

Mr. Gates a sans doute oublié qu’il a lui-même largement contribué à la destruction du complexe militaro-industriel de l’Europe. Des projets comme le F-35 de Lockheed Martin ont été conçus dans le but même de stériliser la concurrence aéronautique militaire européenne avec un certain succès. La participation d’un grand nombre d’entreprises européennes comme BAE ou Alenia a permis aux USA de s’emparer d’un certain nombre de technologies-clés en s’assurant une absence de concurrence dans les pays participants : Royaume-Uni, Italie, Norvège, Pays-Bas et Danemark. Ce programme n’est qu’un exemple et il est aujourd’hui paradoxal de voir l’industrie militaire américaine se féliciter de ses succès sur le Vieux Continent pendant que les responsables du Pentagone découvrent le revers de la médaille qu’ils ont eux-mêmes forgée. Robert Gates est tout sauf un novice puisqu’il a déjà occupé ce même poste de Secrétaire d’Etat à la Défense au sein de l’administration Bush, faisant de lui le seul pont entre deux conceptions radicalement différentes des affaires internationales, et à déjà officié dans les hautes sphères militaires sous Bush père.

Cette sortie contre les Européens apparait donc d’autant moins justifiée que depuis la fin de la Guerre Froide l’OTAN est passée d’une alliance occidentale à un organisme américain disposant de quelques auxiliaires européens. Après avoir largement abandonné l’Europe, l’administration Obama semble subitement découvrir que le continent est enfoncé dans la crise et que les budgets militaires ne représentent selon les cas que 1 ou 2% du PIB.

Cette pique de Robert Gates nous montre au moins que les responsables américains sont devenus conscients du problème majeur de l’Europe en matière militaire : la capacité à mener des opérations dans la durée loin de ses bases. Les armées actuelles sont, rappelons le, encore les héritières de celles de la Guerre Froide : créées pour mener des opérations défensives et contre-offensives sur le continent européen. La faiblesse des marines océaniques, le petit nombre de navires de transport et de commandement – sans parler des porte-aéronefs – et l’absence dans un certain nombre de pays d’avions de transport sont les conséquences directes de cette stratégie otanienne vieille de 60 ans. L’exemple Belge est parlant ; d’une armée conséquente et bien équipée à la fin des années 80, la Belgique ne possède plus aujourd’hui aucune force blindée et moins de 60 avions de combat pour un personnel militaire s’élevant toutes armes comprises à moins de 38 000 hommes.

Les opérations multinationales sont donc devenues la règle depuis une vingtaine d’années et la littérature spécialisée sur le sujet fleurit depuis quelques temps (1). Ceci est toutefois bien plus vrai dans le contexte de la pensée militaire européenne que chez les Américains qui, en tant que leaders « naturels » des coalitions, ont moins à penser la multinationalité des opérations. Toutefois, outre les habituels problèmes posés par la multinationalité, les décideurs du Pentagone semblent aujourd’hui prendre conscience de l’écart qui existe entre les forces armées américaines et celles de leurs alliés. Le désengagement militaire global voulu par B. Obama se heurte en effet à la réalité du terrain et cette intervention libyenne non désirée met en lumière toutes les ambigüités de cette volonté.

Cette prise de conscience amènera peut-être – enfin ? – les Etats-Unis à se pencher de manière positive sur la création d’une vraie Europe de la défense, non plus alternative mais complément à l’OTAN. Jusqu’ici les Etats-Unis ont pris sur cette question le parti de la division, changeront-ils de stratégie au risque de voir émerger une vraie concurrence ?

(1) Jérôme Taillandier, « Etats-majors tactiques / opératifs multinationaux : choisir pour ne plus subir » in Cahiers du CESAT n°18, décembre 2009, pp. 26-28.


Les commentaires sont fermés pour cet article.