Chine - terres rares, une erreur stratégique ?

chine, japon, terres rares, géoéconomie, puissance, OMCLa focalisation actuelle sur les terres rares ne cesse de surprendre le spécialiste des métaux stratégiques. Il suffit à l’heure actuelle de prononcer ce terme pour immédiatement rentrer dans la sphère des réflexions sur la puissance et la stratégie la plus pointue des Etats et de leurs industries, en oubliant toutefois un certain nombre de paramètres. C’est ici que l’apport de l’histoire prend une fois de plus sens, alors même que cette science est le plus souvent superbement ignorée par les décideurs économiques, pour rappeler brièvement que l’appellation même de « terres rares » remonte au XIXe siècle au moment de l’établissement des classifications chimiques.

Regroupement hétéroclite de 17 éléments aux utilités différentes, les terres rares, disons-le une bonne fois, n’ont de rare que le nom. Certes la Chine apparait comme le principal producteur de ces dernières avec une part de production mondiale de près de 90%. De même les terres rares trouvent de nombreuses applications dans les industries de pointe informatiques ; l’Ipad 2 en serait d’ailleurs un grand consommateur. Mais il faut ici en finir avec ce mythe des terres rares. Non seulement les 10% de production restants – répartis entre Vietnam, Brésil, Malaisie, Kirghizistan et Inde –  représentent un volume important, près de 4000 tonnes, mais ce sont surtout les ressources non exploitées qui changent totalement l’analyse que l’on peut en faire.

En réalité les réserves chinoises de terres rares représentent moins de la moitié des réserves mondiales de ces éléments décrits par l’USGS comme « relativement abondants ». 55 millions de tonnes de réserves mais avec une exploitation intensive de 130 000 tonnes annuelles qu’il faut comparer aux 13 millions de tonnes des USA et aux 19 millions de la CEI qui ne les exploitent pas ou à peine. Cette donnée se retrouve dans les prix avec une valeur au kilogramme comprise entre 40-50 USD pour les éléments les plus abondants (lanthanum, cerium, yttrium) jusqu’à 3 500 USD pour le lutétium ; nous sommes ici bien loin des 17 000 USD le kilo pour le palladium et les métaux du groupe des platinoïdes en général !  Certes il existe une différence entre les réserves et leur mise en production, toutefois la menace et les conséquences d’une pénurie sont bien moins grandes que sur certaines ressources comme le rhodium ou le gallium.

Fort de cette analyse purement géoéconomique, il est raisonnable de se pencher de manière dépassionnée sur la question de la stratégie chinoise vis-à-vis des terres rares. Nous nous étions déjà penché sur le sujet avec la polémique sino-japonaise au sujet des îles Senkaku qui avait donné lieu à des mesures de rétorsion de la part de Pékin sur l’exportation des terres rares au Japon. Ce denier en avait bien évidemment souffert mais en avait aussi profité pour sonder le Vietnam et l’Australie quant à la réorientation de sa fourniture de terres rares, le premier pays les exploitant déjà et le second possédant d’importantes réserves. Ces deux pays ont en plus le très grand avantage pour le Japon de ne pas ou peux utiliser l’arme géoéconomique, eu égard à leur faible puissance géopolitique. L’Australie ne peut compter en effet que sur son secteur extractif, qu’elle défend bec et ongles, pour son économie, quant au Vietnam, il y a bien longtemps qu’il a acté son rôle de satellite géopolitique de la Russie.

La polémique entre Chine et Japon rebondit toutefois à l’heure actuelle suite à deux évènements en apparence déconnectés mais qui changent totalement la donne. Au moment où la Chine proteste à nouveau officiellement contre le Japon au sujet de l’archipel des Senkaku – alors qu’elle fait de même avec les Philippines et le Vietnam pour les Spratleys – l’OMC épingle officiellement Pékin pour non respect des règles internationales sur le commerce des matières premières. Le durcissement des quotas imposé par Pékin et sa volonté de réorganiser en profondeur tout le système d’exploitation et d’exportation sur le modèle russe, a amené l’organisme de régulation du commerce mondial à intervenir durement contre le pouvoir chinois.

Au même moment le Japon annonçait la découverte d’importantes réserves de terres rares sous-marines, sur le modèle des nodules polymétalliques présents en Polynésie et qui pourraient se révéler une ressource primordiale pour l’avenir de l’économie française. Le Japon qui explorait différentes pistes pour réduire sa consommation en métaux et ainsi améliorer à la fois la compétitivité de ses entreprises et son indépendance géoéconomique, trouve une nouvelle solution au problème des terres rares. Les estimations avancent un chiffre énorme de plus de 80 milliards de tonnes de réserves sous-marines, mais au-delà des espoirs et des chiffres, c’est la solution géoéconomique qu’il faut relever. Certes de nombreux problèmes restent à résoudre, en particulier en matière de production, toutefois si l’on combine cette information avec la précédente, la Chine vient de perdre d’un coup les fondements de sa stratégie de contrôle des exportations de terres rares et peut-être même de minerais.

Contrairement à la Russie qui joue totalement la carte des ressources naturelles et qui bénéficie de ne pas faire partie de l’OMC, la Chine se trouve piégée par son entrée de plus en plus avancée dans les organisations commerciales internationales et la faiblesse de ses ressources. Contrairement au Chili, au Canada, à l’Afrique du Sud, à l’Australie ou à la Russie, la Chine n’est pas un grand pays de ressources naturelles. Certains items lui donnent un véritable pouvoir sur le marché – plus le lithium que les terres rares d’ailleurs – mais du fait de sa puissance géoéconomique, elle est beaucoup plus attentivement surveillée que ces derniers. Assez puissante pour faire trembler la Triade sur ses bases mais pas encore assez pour dicter ses normes, tel est le paradoxe géoéconomique chinois.

La Chine est en train de toucher du doigt une de ses limites. En devenant la deuxième puissance économique mondiale et en s’institutionnalisant de plus en plus, à sa demande, Pékin se trouve obligé d’abandonner certaines pratiques. L’arme géoéconomique est certes puissante mais doit se manier avec d’autant plus de précautions que celui qui l’utilise apparait justement comme puissant. La Chine qui a, on peut le dire, inventé le concept d’affrontement du faible au fort, se trouve aujourd’hui à devoir jouer de plus en plus le rôle du fort. Ce renversement de posture qui avait coûté très cher à Israël dans le domaine militaire en 2006, est en train de se produire dans le domaine géoéconomique pour la Chine aujourd’hui. Saura-t-elle s’y adapter, la question reste ouverte et ce sera sans doute son plus grand défi pour les années à venir.


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