Le nouvel or de Guyane

Guyane, petrole, oil, Shell, Total, France, nickel, Eramet, Falconbidge, Xstrata, exploration, kanak, stratégie, défense économique, strategy, state, ressource naturelle, natural resourceOn connaissait déjà la Guyane pour ses réserves en or alluvionnaire ;  les différents reportages des grandes chaines françaises insistant périodiquement sur la criminalité engendrée par les orpailleurs clandestins venus du Brésil et les efforts de l’Etat français, représenté par l’armée et la gendarmerie, pour l’enrayer. Aujourd’hui la Guyane se réveille potentiellement riche d’un nouvel or, noir celui-là, du moins si l’on en croit les déclarations de Total et Shell, à l’origine d’un forage exploratoire, le premier entrepris au large de la Guyane.

L’ampleur des ressources est encore inconnue – le forage n’étant pour l’instant pas terminé – mais les résultats se révèlent, aux dires des compagnies pétrolières, « encourageants ». La richesse pétrolière offshore de l’Amérique Latine n’est toutefois pas une nouveauté puisque 3 des plus grands producteurs de pétrole du monde y sont présents : le Venezuela, le Brésil et le Mexique. Le(s) champ(s) guyanais se situeraient donc dans le prolongement de ceux du Venezuela, 9e producteur mondial, et offriraient à la France une vraie ressource stratégique dont l’Europe manque cruellement. En effet les rares pays producteurs européens, Royaume-Uni et Norvège, font face depuis deux ans au progressif épuisement des champs pétro-gaziers de Mer du Nord et le Vieux Continent est en passe de se trouver dans une position délicate : être le seul continent privé de ressources en hydrocarbures.

La nouvelle de la découverte de pétrole au large de la Guyane n’a pas laissé insensible, en France et dans le monde, et certains anticipent déjà les retombées économiques ou géoéconomiques – et l’influence qu’ils pourraient en retirer – d’une telle exploitation si elle était menée à terme. Toutefois de nombreux problèmes se posent tant par la situation de la Guyane que par l’attitude passée de l’Etat français sur des dossiers similaires.

Territoire oublié de la république, la Guyane apparait, tant géographiquement qu’économiquement ou politiquement, aux marges de la France. Outre la position stratégique offerte par la proximité de l’équateur – qui offre de grands avantages à l’industrie spatiale européenne – la Guyane est avant tout un désert vert. Territoire grand comme 1/6e de la métropole, la Guyane est délaissée économiquement et administrativement. Il en résulte un taux de criminalité extrêmement élevé à Kourou comme à Cayenne et une lutte permanente contre l’immigration clandestine brésilienne et surinamienne qui elle-même augmente la criminalité comme un cercle vicieux. Le développement d’une exploitation pétrolière raisonnée sur le long terme devra nécessairement s’accompagner d’un rééquilibrage administratif et économique du Département d’Outre-mer pour éviter un phénomène de type néocolonial.

Outre ce problème lié au passé et au présent de la Guyane, la gestion d’une éventuelle exploitation pétrolière devra aussi faire l’objet d’une gestion attentive, et stratégique, de la part de l’Etat français. Il n’est pas ici question de patriotisme économique, notion trop souvent galvaudée et connotée, mais d’une idée ancienne dont on ne parle plus : la défense économique. Pilier affirmé de la défense nationale, elle repose, entre autres, sur la préparation et la sécurisation de l’économie française en cas de crise. Or depuis le décret de 2005 sur les secteurs stratégiques, la défense économique a été laissée de côté. La non prise en compte des véritables intérêts stratégiques de la France, alors même que le concept de défense économique repose sur l’anticipation et sur « l’Etat stratège », pourrait avoir de graves conséquences. Certes la France ne dispose pas d’une grande expérience en matière de ressources pétro-gazières puisque les champs d’Ile de France et d’Aquitaine ne couvrent que 1% des besoins français, toutefois le passif de l’Etat en matière de ressources naturelles a de quoi inquiéter.

Le précédent qui concerne la seule – jusqu’ici – ressource naturelle française montre l’impréparation stratégique française et la non-anticipation des véritables intérêts du pays. Il s’agit, bien sûr, du nickel de Nouvelle Calédonie et de la médiatisée affaire Eramet vs. Falconbridge. La Nouvelle Calédonie est en effet l’une des régions du monde les plus riches en nickel, métal indispensable à toute industrie informatique et aéronautique. La Nouvelle Calédonie est à l’heure actuelle le 4e producteur mondial de nickel et cette situation aurait pu donner à la France une position de régulateur de flux sur ce métal, d’autant plus qu’une entreprise nationale – partiellement détenue par l’Etat lui-même via Areva – existe : Eramet. Toutefois, oubliant l’intérêt stratégique du pays, et le sien propre étant donné la structure d’actionnariat d’Eramet, l’Etat français, à la suite des accords de Bercy de 1998, confiait le gisement de Koniambo à la société canadienne Falconbridge, rachetée depuis par le suisse Xstrata. L’instrumentalisation des velléités indépendantistes de certains groupes kanaks – contrôlant la SMSP (Société Minière Sud Pacifique) – par Falconbridge aura amené l’Etat français, pour assurer sa tranquillité, à jouer contre ses propres intérêts. Le résultat actuel est sans appel. Certes Eramet est toujours présent en Nouvelle Calédonie, toutefois la majeure partie du nickel de la région est extrait par des entreprises étrangères, à commencer par Xstrata, propriétaire de Falconbridge pour le site de Koniambo et Vale, groupe brésilien, pour celui de Goro-Nickel.

En matière de ressources, d’autres ont largement compris la nécessité de protéger l’indépendance nationale et de créer plus qu’une défense économique mais une véritable stratégie d’influence globale (1). De plus ces errements stratégiques montrant une préférence pour la stabilité sociale locale au détriment de l’intérêt géoéconomique national pourraient donner des idées aux futures entreprises d’exploration-production pétrolières intéressées aux potentiels gisements guyanais. Si jamais les découvertes entrevues par Total et Shell venaient à se confirmer, il serait sans doute temps de ressortir des placards la notion de défense économique avant de faire des choix qui, de toute façon, seront lourds de conséquences.

(1) N. Mazzucchi, « Emprise stratégique de l’Etat et puissance internationale : le cas des métaux en Russie » in Sécurité Globale (à paraitre automne ou hiver 2011).


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