Les USA prêts à la guerre des changes ?

yuan, Chine, Etats-Unis, Senat, Senate, USA, Monnaie, money, puissance, ObamaLa décision est historique au pays du libre-échange et elle a de quoi ravir les faucons de la guerre économique : le Sénat américain a approuvé un projet de loi visant à pénaliser les importations chinoises, en représailles à la politique de Pékin de sous-évaluation chronique du Yuan (RMB). Certes la querelle entre les deux pays au sujet de la monnaie chinoise n’est pas nouvelle, toutefois les conséquences de ce coup de force politique du Sénat pourraient aller bien plus loin que la simple dispute bilatérale.

Répondant au vœu des tenants de l’affrontement américano-chinois, le Sénat a placé Washington dans une position délicate. Cette réponse législative était demandée depuis longtemps par des économistes locaux comme Paul Krugman qui, sous des dehors d’apôtre de la Mondialisation pacifique, réclamait à cor et à cris des sanctions économiques contre la Chine. En effet, la politique chinoise d’ajustement du taux de change du Yuan a de quoi mécontenter les USA.

Toutefois la forte exposition de l’économie américaine aux produits – ainsi qu’aux actionnaires – chinois rend cette décision potentiellement plus dommageable pour les Etats-Unis que pour la Chine. Alors que la Chine a officiellement atteint cette année la position de 2e économie mondiale, au sein des Etats-Unis le sentiment de déclin se fait de plus en plus présent, à la suite des cortèges d’Indignés de Wall Street. Chacune des deux économies à besoin de l’autre, c’est un fait. Néanmoins le degré de dépendance, quant à lui, varie ; et les Etats-Unis sont bien plus dépendants de la Chine que la Chine ne l’est. Certes les produits chinois ont besoin d’un débouché, mais les marchés d’Asie et bientôt d’Europe pourront remplacer les USA où le niveau de vie de la population baisse lentement mais surement. Le rachat par Pékin des dettes européennes et les menées de soft power de la part des entreprises chinoises en Europe ont pour but de leur permettre de pénétrer plus en profondeur les marchés du Vieux Continent. Outre des débouchés économiques pour ses entreprises, la Chine a avant tout besoin de matières premières, domaine dans lequel les USA lui apparaissent plus comme un compétiteur que comme un fournisseur. Par contre la Chine est vitale pour les USA en permettant aux entreprises américaines de produire moins cher et plus rapidement, la Chine a ainsi pris à son compte toute une partie de l’économie des Etats-Unis. De même la Chine est le 2e détenteur de la dette américaine, problème sensible s’il en est aux Etats-Unis surtout depuis que la FED en est devenue le premier détenteur en 2010. La Chine se trouve donc dans une double position stratégique vis-à-vis de l’économie des Etats-Unis.

Cette décision soudaine laisse ainsi penser à une perte de sang-froid de la part des parlementaires américains qui voient leur pays prisonnier d’une crise lancinante ; la réaction de B. Obama à cette décision est à ce niveau édifiante. La relance, moribonde depuis 2010 aux Etats-Unis, s’offre en écho à l’insolente santé chinoise. Les sénateurs ont ainsi voulu affirmer une certaine puissance de leur pays, en même temps qu’ils ont essayé de positionner la Chine en bouc-émissaire des difficultés intérieures du pays.

Toutefois les conséquences au niveau des organisations internationales de coup d’éclat pourraient être complexes à gérer pour Washington. Nul doute que la Chine qui y cherche encore sa légitimité, ne se gênera pas pour porter l’affaire devant l’OMC en accusant les USA de mesures illégales. Alors que Pékin se faisait, il y a peu, fermement rappeler à l’ordre pour ses menées protectionnistes dans le domaine des matières premières, ce pourrait être le tour de Washington de se retrouver sur le banc des accusés de l’organisation. Même si les Etats-Unis ont depuis longtemps prouvé par leur maitrise des normes et des législations, le rattrapage économique de la Chine les pousse aujourd’hui à ce qui ne peut apparaitre que comme une faute politique.

Tirant avantage de leur puissance, de leur maitrise des normes et de leur capacité de fascination économique, les Etats-Unis ont réussi pendant de nombreuses années à contrôler l’évolution de leurs challengers. Des législations para-protectionnistes comme le Small Business Act, à la fois protectrice et adaptée au cadre des normes internationales, leur ont conféré pendant des décennies une maitrise de l’économie mondiale. Néanmoins cette position dominante était largement dépendante de leur capacité à être la locomotive de l’économie mondiale. Or la crise nous l’a montré, ce sont maintenant les BRICs qui assument ce rôle décisif. Un craquellement dans la position américaine avait d’ailleurs pu être observé lors du changement historique de majorité au Japon en 2009 ; à cette occasion le nouveau Premier Ministre japonais, Y. Hatoyama, désignait la Chine comme nouvel horizon économique de son pays. Si jamais les Etats-Unis venaient à être condamnés par l’OMC, nul doute que cela marquerait une nouvelle étape dans la montée en puissance de la Chine.

Le basculement du centre de l’économie mondiale semble avéré avec cette décision du Sénat américain qui ressemble fort à un emballement pré-électoral. Alors que la Chine accueille la décision avec une certaine froideur, les tenants des différentes politiques économiques s’affrontent dans les couloirs, pour ne pas dire les lobbies, de Washington. La puissance qui reste avant tout la capacité à plier l’autre à sa volonté apparait comme étant maintenant du côté de Pékin.


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