La Russie à l’OMC entre privilèges et compensations

OMC, WTO, Russie, Russia, China, Chine, économie, mondialisationEnfin l’OMC va pouvoir devenir un vrai organisme global de régulation et gestion du commerce mondial. L’entrée de la Russie, dernier grand pays absent depuis l’entrée de la Chine en décembre 2001, concrétise tant le pouvoir de l’organisation que l’intégration de la Russie au système globalisé. Du moins c’est la théorie et le message affiché depuis quelques jours tant par l’organisation que par la Russie elle-même.

En effet l’OMC, représentant maintenant plus de 98% du commerce mondial, obtient le dernier élément qui lui manquait pour asseoir définitivement sa légitimité. Non pas que l’absence de la Russie ait pesé lourd dans les échanges mondiaux – avant l’entrée de la Russie, l’OMC gérait déjà 94% du commerce mondial – mais l’absence d’un aussi important joueur sur l’échiquier mondialisé limitait de facto la légitimité de l’organisme, déjà empêtré dans d’interminables négociations multilatérales.

Les négociations de l’OMC bloquent en effet depuis 1999 sur les questions de matières premières. Les problèmes de subventions agricoles et les différences de modèles économiques de ses membres ont, entre autres, créé les conditions du « blocage » que nous vivons depuis le cycle du Millénaire. La multiplication des groupes de lobby comme le groupe de Cairns, tentés de faire pression sur telle ou telle négociation, ont transformé l’OMC en gigantesque champ de bataille diplomatique où la moindre tentative de régulation se heurte aux intérêts de tel ou tel. Dans un environnement de compétition entre lobbys aussi tendu, l’absence d’un des principaux pays producteurs de matières premières, agricoles comme énergétiques ou métalliques (1), offrait un argument-massue à tous les opposants à un accord.

La Russie pouvait ainsi jusqu’à présent librement utiliser le levier des matières premières sans être contrainte par les règles de l’OMC, bénéficiant à l’inverse des contradictions de ses membres. L’arme politique absolue représentée par des contrats de fourniture de matières premières – le cas du gaz est plus que célèbre – décidés par le pouvoir central, s’opposait frontalement aux dogmes libéraux de l’OMC. Comment expliquer alors l’entrée de la Russie dans l’organisation ? La réponse est simple, par les négociations menées depuis des années qui, grâce à la médiation suisse – laquelle trouve avec la Russie un allié dans le monde des matières premières et un terrain d’expansion pour ses banques – ont abouti à de nombreux compromis des deux côtés.

En outre l’arrivée de la Russie au sein de l’OMC n’est que la première pierre d’un édifice qui verra à terme tous ses satellites entrer dans l’organisation. Les pays d’ex-URSS tels que la Biélorussie et le Kazakhstan – tous deux en union douanière avec la Russie – frappent ainsi à la porte de l’OMC de manière insistante. A terme l’on pourrait assister à la création d’un énième lobby, caractérisé par son allégeance à la Russie plus que par ses secteurs de puissance.

Les contradictions sont ainsi légion au sein de l’OMC et rien n’empêche un Etat d’être présent au sein de plusieurs lobbys aux intérêts souvent divergents. Le cas de l’EITI dans l’univers des métaux est ainsi révélateur. Ce lobby, promu par la Norvège et l’UE pour obtenir une certaine transparence dans l’extraction et l’exportation de matières premières métalliques a la particularité de ne compter parmi ses membres aucun des cinq grands producteurs (Afrique du Sud, Australie, Brésil, Canada et Russie). Néanmoins le Niger ou le Kirghizistan, pays connus pour leurs tarifs plus que « politiques » en sont membres.

La Russie risquerait de perdre le bénéfice de sa politique de puissance au travers des matières premières entamée depuis 2000. Toutefois les conditions d’adhésion du pays nous renseignent sur les concessions de Moscou quant à ces secteurs de prédilection. Dans l’agriculture, Moscou s’est engagée à réduire ses subventions progressivement jusqu’en 2018. Cette concession n’a finalement pas de quoi beaucoup surprendre puisque les principaux efforts économiques de la Russie envers l’agriculture ont déjà été consentis depuis 2008 pour relancer à un niveau intéressant la production de blé dans le Sud du pays. L’abaissement des subventions de manière progressive permettra au contraire à la Russie de bénéficier du label OMC dans ses exportations, sans souffrir d’un manque d’investissements puisque ce dernier a déjà été consenti.

Dans le domaine pétro-gazier, les choses sont encore plus floues. Les bons offices de la Suisse, grande facilitatrice notamment auprès de la Géorgie, de l’adhésion de la Russie ont ainsi permis une inscription des plus laconiques : « la Russie s’engage à pratiquer des tarifs normaux ». L’on peut légitimement se demander ce que sont ces tarifs normaux ? Sans doute ceux décidés par le FPEG, organe créé et dominé par la Russie…

Les autres secteurs concernés (télécoms, banques) ne devraient pas entrer en collision frontale avec les intérêts stratégiques de la Russie. Au contraire même puisque la Russie, dont la politique économique pousse de plus en plus à la réindustrialisation(2), se trouvait dans cette optique défavorisée d’être à l’extérieur de l’OMC. Cette absence de l’organisation, si elle était un atout dans le domaine des matières premières, devenait de plus en plus pénalisant au fur et à mesure qu’une réindustrialisation était orchestrée depuis Moscou. Le développement de nouveaux produits industriels, automobiles (alliances avec Renault et Fiat), aéronautique (Superjet 100 de Sukhoi), nanotechnologies (via Rosnano), armements, se trouvait handicapé par cette absence de l’OMC, souvent instrumentalisée par ses concurrents pour amplifier le côté « inéquitable » de l’économie russe.

En intégrant l’OMC, la Russie montre ainsi patte-blanche, suivant en cela les orientations internationales de D. Medvedev, visage plus acceptable et moins offensif – en façade du moins – que V. Poutine. Cette adhésion marque la fin d’un processus de normalisation et d’institutionnalisation, indispensable à la Russie pour franchir un cap économique. Toutefois l’OMC, empêtrée dans ses contradictions, représentées par des négociations sans fin dans le cycle de Doha, avait besoin de l’adhésion de la Russie pour justifier un pouvoir et un prestige perdus depuis l’échec du cycle du Millénaire.

L’adhésion de la Russie à l’OMC est certes un passage obligé pour le pays eurasien, toutefois il est bon de se demander pour qui cette adhésion était-elle la plus importante, la Russie ou l’OMC elle-même ? Un loup de plus est sans doute entré dans la bergerie.

(1) N. Mazzucchi, « La puissance par les ressources » in Les Grands Dossiers de Diplomatie n°5 – Géopolitique de la Russie, Octobre-Novembre 2011.

(2) N. Mazzucchi, « Emprise de l’Etat et puissance internationale: le cas des métaux en Russie » in Sécurité Globale n°18, à paraitre.


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