Succession en Corée du Nord : une boite de Pandore ?

kim jong-eun, coree, korea, kim jong-ilLa mort ce matin de celui qui était le « président immortel de la République Populaire de Corée » à l’âge de 69 ans laisse, après dix-sept ans de règne sans partage, un pays dans le doute. Les scènes de pleurs dans les rues, savamment orchestrées par la propagande du régime, laissent aussi entrevoir une vraie angoisse tant des Nord-coréens que du reste du monde : que va-t-il se passer maintenant au nord  du 38e parallèle ?

Le scénario le plus probable serait la reproduction à l’identique – frictions entre factions au pouvoir comprises – de la succession de Kim Il-sung. L’héritier désigné, Kim Jong-eun, est le troisième fils de Kim Jong-il, bombardé général et président du comité de défense d’une armée de plus d’un million d’hommes il y a tout juste un an et demi. Son parcours présente ainsi de nombreuses similitudes avec celui de son père. Non-issus du monde militaire, pourtant omniprésent en Corée du Nord, Kim Jong-il et Kim Jong-eun ont dû se faire accepter des nombreuses factions constellant le PC de Corée du Nord. Kim Jong-eun présente par contre l’originalité d’avoir été formé à l’étranger – en Suisse – et saura peut-être se montrer moins intoxiqué par la propagande et le culte du chef que ses deux prédécesseurs. Quoi qu’il en soit, les volontés et motivations de celui qui apparait comme le probable futur maître de Pyongyang restent jusqu’ici totalement inconnues.

Pour se faire accepter, ce dernier à d’ailleurs été obligé de contenter les faucons du PC nord-coréen en jouant la force contre la Corée du Sud en novembre 2010 avec le bombardement de l’île de Yeonpyeong  (1). Cette attaque avait conduit au renforcement en Corée du Sud des tenants de la fermeté dont le président actuel Lee Myung-bak. Cette affaire combinée avec l’attaque de la frégate Cheonan en mars 2010 marquait l’échec de la Sunshine Policy poursuivie par les dirigeants sud-coréens depuis plus de dix ans et le retour aux tensions intercoréennes. Les tirs de missiles à courte portée le matin même où le monde apprenait la mort de Kim Jong-il pourraient fort bien s’insérer dans cette politique d’affirmation de fermeté. Il est ainsi complexe d’envisager une hypothétique réunification ou rapprochement des deux Etats étant donné leurs relations récentes.

En outre, personne n’a véritablement intérêt à une réunification des deux Corées. En effet pour la Chine, la constitution d’une grande Corée à sa frontière pourrait amener, à terme, à l’émergence d’un sérieux concurrent géoéconomique. La Corée du Sud, malgré des faiblesses évidentes – principalement au niveau démographique avec une population de moins de 50 millions d’habitants – est l’une des puissances économiques d’Asie ; avancée technologiquement et en pointe dans de nombreux secteurs, à commencer par celui mondialement reconnu des constructions navales. La Chine qui entretient de très bonnes relations économiques non seulement avec la Corée du Nord mais aussi avec celle du Sud bénéficie de la séparation en deux Etats pour jouer l’un contre l’autre aux fins d’assurer sa prééminence dans les relations de la péninsule. Economiquement la Chine est ainsi l’un des principaux partenaires de la Corée du Sud et verrait d’un mauvais œil une autonomisation économique et plus mondialisée encore de Séoul. A l’exception des constructions navales et de l’électronique, l’économie sud-coréenne est pour l’instant principalement asiatique, continent où la Chine est incontournable. Nul doute qu’avec une Corée à l’économie plus internationalisée car plus puissante, la Chine perdrait forcément de son influence sur la péninsule.

Même si les différences économiques, sociales – et même linguistiques – entre les deux Corées paraissent immenses, le sentiment demeure des deux côtés de la frontière que c’est bien un seul pays qui est coupé en deux par les aléas de l’histoire. La Corée du Nord offrirait ainsi, dans un très hypothétique cas de réunification, à sa sœur du Sud ce qui lui manque à savoir hommes, usines, espace et ressources – cuivre, fer et charbon principalement. Même si la population de Corée du Nord est plus faible que celle du Sud – 25 millions contre 50 – la réunification créerait un ensemble d’une taille – et d’une puissance – comparable à celle du Japon.

Les Etats-Unis et surtout le Japon, du côté occidental, n’auraient pas d’intérêt à voir se développer une Corée puissante diplomatiquement en Mer du Japon. La stratégie des Etats-Unis dans la région repose avant tout sur les positions stratégiques que sont le Japon, la Corée du Sud et les Philippines qui offrent à l’US Navy des bases nécessaires au contrôle naval de la Chine. L’orientation géopolitique japonaise de plus en plus asiatique et se détachant peu à peu de Washington représente déjà une première fissure dans ce maillage territorial qu’une Corée unie et pacifiée rendrait encore plus bancal. De même au niveau économique, les Etats-Unis ont intérêt à maintenir une Corée relativement dépendante. Toutefois les plus frileux seraient bien évidemment les Japonais, meilleurs ennemis historiques des Coréens, dont l’histoire commune est marquée par les invasions et les massacres. La questions des exactions japonaises sur la population coréenne dans la première moitié du XXe siècle – notamment la question des « femmes de réconfort » – empoisonne encore les relations entre Japon et Corée du Sud. Une grande Corée de puissance comparable serait pour un Japon en perte de vitesse la pire des hypothèses d’évolution de la situation en mer Jaune ; si l’on excepte bien entendu la guerre nucléaire.

Il est aussi nécessaire de se demander quel serait l’intérêt profond de la Corée du Sud dans une réunification. Certes c’est le rêve affiché des Coréens et le moteur de la diplomatie entre les deux Corées ; toutefois une réunification des deux Etats amènerait inévitablement à la rupture du contrat social à la base de la politique coréenne. Etat en guerre permanente – à l’image de ce que peut être Israël – la Corée du Sud repose sur une tradition de service militaire long et difficile. Le sacrifice exigé de chacun à tous les étages de la société prend tout son sens dans ce climat de lutte eschatologique entre Coréens. La disparition de l’ennemi héréditaire – dont la position oscille entre l’envahisseur extérieur et le voisin de guerre civile – entrainerait aussi celle de la justification de la dureté de la société coréenne ; une vraie révolution assurément des deux côté du 38e parallèle.

Dans l’une des dernières dictatures communistes du monde, l’omniprésence de la propagande laissera-t-elle entrevoir les vrais desseins du nouveau leader ? Rien n’est moins sûr. Il est par contre certain qu’un temps d’incertitude s’ouvre en Extrême Orient, dans une région où les puissances nucléaires antagonistes sont omniprésentes.

(1) Junghwan Yoo, « La « North Limit Line » en mer Jaune et le retour de la guerre froide sur la péninsule coréenne » in Hérodote n°141 Géopolitique de la péninsule coréenne, 2e trimestre 2011, pp. 17-33.


2 comments to Succession en Corée du Nord : une boite de Pandore ?

  • pedro

    Le jeune dictateur se trouve en position délicate. Il peut choisir de chausser les bottes de son père, mais doit alors poursuivre, voire accentuer l’escalade de la violence (de la provocation)inhérente au système, afin de se libérer de l’influence des militaires (ie les caciques du système). Cette solution parait difficilement tenable à longs termes. Même si internet est bloqué, même si la télévision est cloisonnée et limitée aux programmes officiels, il ne fait pas de doute que la technologie finirait par ouvrir une fenêtre informationnelle devant les yeux de la population martyr. Une première révolte entrainerait sans doute une violente répression, mais serait suivie par une autre…le système ne tiendrait alors qu’au prix d’une répression de plus en plus sanglante.
    Kim Youn Eun peut choisir (soit par la force centripète, comme Gorbatchev en son temps, soit par le fruit de son éducation, ce qui parait moins probable)d’ouvrir doucement son pays au reste du monde. Il pourrait apparaitre comme le « grand timonier » de la Corée du Nord navigant vers des « contrées plus joyeuses », le succès d’un communisme abouti ou n’importe quelle autre idée aberrante. On peut alors imaginer la coexistence de deux Corées, l’une exploitant et vendant ses matières premières, l’autre bénéficiant de sa supériorité technologique. Le problème resterait les mouvements d’influences régionaux entre ces deux pays, cernés par la Chine, le japon et les EU. Néanmoins, en période de crise économique majeure, ce pays à reconstruire pourrait aussi représenter un marché important, tant en termes de construction que de consommateurs.
    Au delà de ces hypothèses assez évidentes, on peut tenter de comparer le citoyen nord coréen à l’homo soviéticus cher à Aaron: même idéologie guerrière, même économie (de guerre) moribonde, même complexe militaro-industriel à l’appétit gargantuesque (avalant l’ensemble des ressources du pays)et…même population fatiguée, épuisée par les privations, et bientôt avide de mieux vivre, comme le reste du monde. pourquoi l' »homo coreanus » n’évoluerait il pas comme son homologue soviétique?

  • Nicolas Mazzucchi

    Hello,

    çà faisait longtemps ! J’espère que tu passes de bonnes fêtes !

    Je pense en effet que la comparaison avec l’homo sovieticus est la bonne. Toutefois personne n’a vraiment intérêt à ce que la Corée du Nord change à part les Nord-coréens eux-mêmes (et encore çà dépend lesquels…). Tous ses voisins à commencer par ceux du Sud ont besoin du maintien de cette posture agressive (en rhétorique comme en actes) pour justifier de leur propre politique en Mer du Japon et au-delà. Maintenant Kim Jong-un apparait encore très peu lisible et ce serait, AMHA, prématuré de tenter de prédire ses actions étant donné le peu d’éléments qu’on a sur lui. Je m’y risque tout de même (pour le plaisir des lecteurs); je verrais bien un scénario de dictateur « institutionnalisé » à l’image du B. El-Assad d’avant 2011, présentable mais ferme. Après les frasques du père (harem, orgies & compagnie), je crois que les militaires ont voulu quelqu’un de stable et pas trop mégalo à la tête de l’État. Ont-ils eu raison ? l’avenir le dira. Je rappellerai juste par comparaison que Poutine à son arrivée au pouvoir était considéré comme un petit fonctionnaire docile facilement manipulable par les oligarques à l’origine de son élection ; comme quoi il faut toujours se méfier des dirigeants qui ont l’air trop falots…