Russie : la fin du contrat social ?

Poutine, Russie, contrat social, electionsLe cortège bruyant de S. Lavrov et les drapeaux russes déployés dans les rues de Damas nous rappellent, si besoin était, le soutien affirmé de la Russie au régime de B. el-Assad. L’interrogation et les batailles de couloir au sein du Conseil de Sécurité de l’ONU quant à la prise éventuelle de sanctions contre la Syrie se heurtent ainsi inlassablement aux vétos de la Chine et, surtout, de la Russie. Moscou soutien ainsi vaille que vaille son principal allié en Asie Mineure, important client de ses industries et pion majeur d’un échiquier MENA en pleine recomposition depuis le début de 2011.

Toutefois la principale actualité russe n’est pas à chercher au Levant, mais dans les rues de Moscou. Les manifestations de samedi 4 février 2012, autant celle appelant au départ de V. Poutine que celle lui réaffirmant son soutien, sont la marque de l’ampleur du débat qui agite les Russes. Les cortèges, dont les évaluations varient de quelques milliers à près de 100 000 participants, font écho aux différentes initiatives du net comme la vidéo des paras russes chantant contre Poutine ou la banderole déployée face au Kremlin (illustration de l’article). Ces manifestations nous ramènent à une tradition politique russe, celle du contrat social tacite entre peuple et dirigeants, et aux modalités de rupture de ce dernier.

Ainsi historiquement la rupture du contrat social entre gouvernants et gouvernés en Russie s’est souvent manifestée par des orages brefs et violents, révolutionnaires ou non, annonçant un changement radical de régime. La tradition démocratique de la Russie étant très limitée dans le temps, contrairement aux différents régimes autocratiques (tsarisme, URSS), la manifestation de la rupture du contrat entre les élites et le peuple s’est toujours faite dans la clameur de la rue. La chute du tsarisme intervient ainsi, à partir de 1905, car le régime n’est plus capable de faire croitre le pays en puissance, politique comme économique. La rupture du contrat social intervient ainsi après plus de 50 ans d’échecs militaires (Crimée, Grand Jeu, guerre russo-japonaise) et sur le constat d’un pays dont l’économie n’est plus adaptée au monde du début du XXe siècle. Le même constat pourrait être tiré de la fin de l’époque soviétique entre chaos afghan et échec économique.

Quelles pourraient être les causes de la rupture de ce contrat social ? la réponse semble simple : la transformation de l’économie et de la puissance russe. En Russie le temps de la crise apparait presque comme lointain, l’ultime avatar de l’effondrement du bloc de l’Est, alors même que la Russie actuelle connait une période d’envolée économique. Fondée sur les matières premières, l’économie russe se transforme progressivement vers une industrialisation de haute qualité, suivant les directions impulsées par Moscou. Toutefois ce dirigisme qui n’est pas sans rappeler parfois la planification soviétique, lasse à présent les Russes qui désirent de plus en plus revenir vers une forme de direction d’Etat plus démocratique, pour ne pas dire plus occidentalisée. La forme adoptée par le pouvoir russe est ainsi contestée tant en Russie qu’à l’extérieur et entraine une certaine forme de méfiance sur le made in Russia.

Si les Russes ont accepté ce transfert de pouvoir politique de la forme démocratique eltsinienne – avec tous les bémols que cette expression suppose – vers la quasi-autocratie pétersbourgeoise, c’est avant tout, il faut le rappeler, à cause de la situation du pays au tournant des années 98-2000.  La crise de 1998 laisse la Russie laminée économiquement, bien plus que lors de sa sortie de l’URSS. Cette crise semble d’ailleurs, à contre temps, être née de la sortie trop anarchique d’une économie planifiée et de l’exposition trop brutale aux règles du marché mondialisé. Toujours est-il que V. Poutine arrive au pouvoir sur les cendres de cette crise et de l’échec du gouvernement Eltsine, forcé de quitter le pouvoir prématurément.

La rénovation de la puissance russe par V. Poutine s’incarne dans le nouveau contrat social proposé aux Russes : le pouvoir contre la croissance. Lui qui était arrivé au pouvoir grâce aux oligarques, a pu, grâce à ce nouveau contrat social tacite avec la population, entreprendre la destruction du pouvoir de ceux qui l’avaient porté à la tête du pays. Son bilan est éloquent, en moins de 10 ans il a réussi a redresser la situation économique du pays et, ce qui est peut être même plus important, son pouvoir diplomatique. Aujourd’hui la Russie apparait dans une position solide avec une économie florissante (+4% de croissance en 2010, +4,2% en 2011) et résiliente (de -8% de croissance en 2009 au plus fort de la crise à +4% en 2010 soit un delta de 12% sur un an) en pleine transformation.  Au fond la Russie, si l’on regarde le temps long, n’est pas un émergent mais un ré-émergent ; grâce à une politique menée d’une main de fer. La parenthèse Medvedev répondait ainsi partiellement à ce besoin de souplesse et d’ouverture, l’actuel président russe montrant une image plus douce et acceptable d’un pouvoir dont la nature même n’a pas évolué.

Au fond ce qui fût la principale qualité des présidences Poutine est aujourd’hui son principal défaut : son dirigisme. V. Poutine se trouve ainsi piégé par la réussite de la stratégie qu’il a lui-même mis en place. La proximité des élections présidentielles en Russie qui pourraient voir V. Poutine être élu pour un 3e mandat exacerbe les tensions dans la population russe. Alors que le premier ministre russe est de plus en plus mis en cause pour ses attitudes autocratiques et anti-démocratiques, l’élection ne se jouera que sur une seule question : voulez-vous encore de V. Poutine ?

les paras contre Poutine


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