Syrie : le retour de la question d’Orient

Syrie, Bashar, Assad, Revolution, Syria Habituellement éclipsé par les images des tranchées et le souvenir de Verdun, le front oriental de la Première Guerre Mondiale a été le théâtre d’affrontements particulièrement sanglants. Ces derniers étaient souvent très éloignés dans leur typologie de la guerre de tranchées qui ravageait au même moment le Nord de la France, imprimant sur les paysages une marque toujours visible un siècle après. Toutefois le principal intérêt de ce front oriental est qu’il fut l’aboutissement d’une question géopolitique complexe ouverte depuis les années 1820 : la question d’Orient.

Après les épiques combats de la Première Guerre Mondiale, marqués par l’épopée de T. E. Lawrence – plus connu sous le nom de Lawrence d’Arabie – l’Empire ottoman s’effondrait et les puissances occidentales, France et Royaume-Uni, devenaient acteurs à par entière de la région levantine. Les accords Sykes-Picot de 1916, transformés en accord international – avec quelques modifications – lors de la conférence de San Remo en 1920, donnaient à la France un mandat sur la Syrie et le Liban, achevant par là une politique commencée dès la Restauration envers les chrétiens orientaux. Si la France a perdu ses mandats au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, il existe toujours une certaine forme de proximité, du moins culturelle, entre Paris et ses anciens dominions. Après l’intervention en Libye – et la réaffirmation d’une volonté française d’influence en Méditerranée – la question syrienne rouvre la boite de Pandore de l’influence européenne et occidentale au Levant.

La Russie quant à elle, en vertu notamment de sa volonté de se poser comme la 3e Rome, a toujours tenu un rôle particulièrement actif au Levant. Si la position de la Chine au Conseil de Sécurité des Nations-Unies concernant une éventuelle résolution contre B. El-Assad s’apparente plus à une manœuvre de go contre les Etats-Unis – pour forcer à une intervention hors cadre ONU notamment – celle de la Russie apparait sous un jour bien plus réaliste. En effet la Syrie est le principal allié de la Russie au Proche-Orient, celui qui, contrairement à l’Iran, s’inscrit dans une optique pro-russe et anti-américaine depuis des décennies. La Syrie offre ainsi à la Russie un point d’appui non-négligeable au Levant – notamment pour la flotte russe de Mer Noire – et marque son principal pivot dans ses ambitions méditerranéennes, géoéconomiques et géopolitiques. La Syrie, plus ancien allié de Moscou, est dans cette optique bien plus qu’un reliquat de la Guerre Froide, c’est pour Moscou un acteur incontournable qui lui permet de disposer, autant que faire se peut, d’une certaine forme de contrôle sur son remuant allié iranien.

Ce passif historique complexe explique en grande partie le ballet diplomatique auquel nous assistons en ce moment autour de la Syrie. Un an après le début des révolutions dites du « Printemps arabe », le régime de Damas continue de résister à la pression populaire et ce malgré la montée de la contestation. La mort de R. Ochlik et de M. Colvin, après celle de nombreux journalistes et civils syriens, notamment dans la ville de Homs, nous alerte sur l’ampleur d’une répression qui ne parvient toutefois pas à reprendre le contrôle de la situation. L’organisation de la résistance au régime de Damas est toujours plus grande, les insurgés disposant même aujourd’hui de moyens médiatiques dédiés leur permettant de contourner une censure d’Etat. La répression sanglante à l’œuvre notamment à Homs est la seule réponse d’un régime acculé pris au piège tant des intérêts des grandes puissances que de ceux de ses voisins.

Ainsi la position de la Turquie apparait assez complexe. La politique néo-ottomane poursuivie par l’AKP depuis son arrivée au pouvoir en 2002 (1) trouve ici une forme d’aboutissement. La politique de séduction poursuivie par la Turquie auprès des pays qui ont connu un changement de régime suite aux révolutions du « Printemps arabe » montre la volonté d’Ankara de regagner de l’influence dans son ancienne zone d’intérêt, notamment via la promotion d’un modèle politique combinant islam et modernité. La réorientation de l’économie turque vers les pays du MENA est ainsi révélatrice de cette volonté d’axer ses relations non plus vers l’Europe mais vers l’ancienne sphère ottomane. Dans cette optique la question syrienne est une problématique primordiale pour Ankara qui cherche à profiter des troubles en Syrie pour s’imposer comme La puissance stabilisatrice – et dominante – régionale. Une résolution de la crise où la Turquie apparaitrait comme l’un des principaux, voire le principal négociateur renforcerait très fortement sa position et positionnerait Ankara en leader naturel des pays du MENA. La volonté de puissance diplomatique turque est ainsi une constante de ces dernières années puisque la Turquie s’était déjà posée en négociateur naturel dans la crise nucléaire iranienne, au même titre que le Brésil.

Dans le même temps les acteurs régionaux les plus actifs diplomatiquement et internationalement que sont Israël et l’Iran attendent avec anxiété le résultat de la révolte syrienne. Du côté iranien un changement de régime via une révolution pourrait signifier à terme une montée en puissance du Hezbollah dans le pays comme force politique dominante, au même titre que les Frères Musulmans en Egypte ou, dans une autre perspective, que ce même Hezbollah au Liban. Au contraire pour Israël une montée du Hezbollah, voire une prise du pouvoir par ce dernier, signifierait une progression de l’encerclement par des régimes pro-iraniens. Israël se trouverait alors dans une situation encore plus compliquée qu’à l’heure actuelle alors que l’Etat hébreux ne peut plus compter sur le soutien de la Turquie, son ancien allié, avec lequel elle s’affronte sur la question palestinienne mais surtout sur celle de l’exploitation du gaz du gisement Léviathan, pour lequel Israël a déjà des problèmes avec le Liban.

L’intérêt des occidentaux pour le cas syrien est ainsi un mélange d’héritage historique et de volonté d’influence dans une région à l’instabilité chronique. Une résolution de crise en faveur des occidentaux, avec ou sans intervention directe, aurait pour effet d’isoler un peu plus l’Iran, lâché depuis quelques temps par ses alliés chinois et russe. Toutefois c’est dès à présent qu’il est nécessaire de se poser la question de l’après-B. El Assad, l’opacité de la situation libyenne actuelle devant servir de rappel : évincer un dictateur, bien sûr, mais pour mettre quoi à la place ?

(1) N. Mazzucchi, « L’or, source et outil de la nouvelle puissance turque » in Diplomatie n°53, Novembre-Décembre 2011.


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