Grèce - Espagne : défaut économique ou défaut politique ?

grece, greece, riot, emeute, euro, revolteLa situation économique de la zone euro, principalement représentée par les déboires grecs et espagnols, s’impose comme une lancinante constante de la vie économique européenne depuis maintenant quelques années. Après la quasi-faillite de la Grèce et la dégringolade économique des autres pays fragilisés – principalement des économies du Sud de l’Europe : Italie, Espagne, Portugal – qui a entrainé la valse des notations souveraines par ces fameuses agences dont la partialité est plus que sujette à question, la situation semble aujourd’hui stabilisée. Toutefois ce n’est ici qu’apparence et si la zone euro semble s’éloigner du collapsus promis, du moins pour le moment, la situation de l’Espagne et surtout de la Grèce révèle un malaise profond et, plus que tout, durable.

Les récentes démonstrations de colère observées un peu partout en Grèce à l’occasion des célébrations de la fête nationale, montrent que le malaise, dans ses causes comme dans ses expressions, n’est peut être pas aussi naïvement économique que les opérateurs anglo-saxons et allemands ont bien voulu le présenter. En réalité c’est bien un état de fait politique que dénoncent aujourd’hui révoltés grecs et indignados espagnols. Le point commun de ces révoltes est avant tout politique et ses effets économiques et sociaux ne sont que la manifestation de la volonté de changement radical d’une vie politique souvent figée dans un paradigme post-Guerre Froide dans le cas grec et post-Franco dans le cas espagnol. Car ce sont ces paradigmes politiques qui ont amené aux choix économiques de la zone euro, sanctuarisation économique de l’idée politique d’Union Européenne. Le rattachement de la Grèce et de l’Espagne à la CEE est née de la volonté d’agglomérer économiquement des pays nouvellement démocratiques au bloc des pays européens atlantistes et anticommunistes; les deux pays étaient d’ailleurs membres de l’OTAN avant d’intégrer la CEE. Toutefois cette agglomération ad-hoc qui pose une fois de plus le problème de la construction a-stratégique de l’Europe, s’est faite sans tenir compte de la disparité de situation économique entre ces pays et les autres membres de la CEE. Ce problème de disparité économique qui pouvait être contrebalancé par les différences structurelles entre monnaies nationales s’est démesurément amplifié lors du passage à l’euro.

Le problème puise ainsi ses racines profondes dans la création de la zone euro elle-même et des choix qui ont été faits quant à la monnaie unique. En choisissant volontairement une devise forte, calquée sur le mark (devise la plus forte de la zone) et non sur le franc (devise de valeur médiane de la zone) afin de s’aligner le plus possible sur le dollar US, les décideurs européens ont préparé dans les années 80-90 la crise que nous vivons aujourd’hui qui d’économique est devenue dans les pays impactés de plus en plus politique.

En Grèce notamment où la vie politique est accaparée par un certain nombre de familles depuis la fin de la dictature : les Papandréou, les Venizélos ou les Karamanlis, l’autoreproduction des élites est une réalité plus que prégnante. Cette dernière est d’ailleurs le principal problème politique de la Grèce actuelle puisqu’elle empêche un véritable renouvellement des cadres ou des idées. Au-delà de l’alternance des partis entre le PASOK et la Nea Demokratia, c’est l’absence de nouveauté dans le personnel dirigeant qui est aujourd’hui mise en avant, chacune de ces familles étant à un niveau plus ou moins grand impliquée dans les choix économico-politiques européens qui ont abouti à la situation actuelle. La floraison actuelle de partis « pirates », phénomène habituellement plutôt localisé en Scandinavie voire en Allemagne, est révélatrice de ce mal-être vis-à-vis d’une classe politique décrédibilisée dans son ensemble.

Cette crise pose aussi la question de la dichotomie économique des pays européens. La crise qui a mis à bas toutes les économies du continent européen a vu émerger une claire fragmentation en deux blocs : celui des économies « réelles » et celui des économies « virtuelles ». Les pays a économie « réelle », à savoir industrielle, principalement situés en Europe du Nord (en y comprenant l’Allemagne) ont montré une plus grande résilience face au phénomène de crise financière – de même que les BRICs, eux aussi fondés sur des économies de type réel – alors que les pays disposant d’une économie plus tournée vers les services, qu’ils soient financiers (Royaume-Uni, Irlande), immobiliers ou touristiques (Grèce, Espagne, Portugal) ont été bien plus fortement impactés. L’économie européenne, si tant est qu’on puisse utiliser ce terme, est donc devenue une économie piloté par l’Allemagne qui tente de se servir de cette puissance économique à des fins de domination politique comme le cas grec nous le montre.

Les conséquences géoéconomiques de cet état de révolte quasi-permanent se font sentir au niveau même du continent. L’injection nécessaire de fonds dans ces économies au bord de la faillite, de même que l’annulation d’une partie de leur dette, crée un point de fixation de la richesse des pays européens qui, dans le même temps, n’est pas investie dans la relance des économies nationales. Alors que l’ensemble du continent – à l’exemple de tous les pays de la Triade – peine à sortir de la crise économique, l’injection de fonds qui auraient normalement dû être consacrés aux économies nationales empêche certes le défaut – et l’effondrement de la zone euro – mais crée par effet pervers une fragilité structurelle de l’ensemble des Etats-membres y compris des économies les plus puissantes (France, Allemagne). De même les économies fortement dépendantes de l’orientation et des investissements de l’Etat comme la France se trouvent doublement fragilisées tant sur le plan financier que sur le plan stratégique. Un exemple peut être trouvé dans l’industrie de l’armement français où les autorités nationales encouragent de plus en plus les industriels à se lancer dans une stratégie export vigoureuse puisque l’Etat seul ne peut plus pourvoir les commandes nécessaires à leur survie.

Le second effet pervers, la fragilisation globale de la zone euro, offre une occasion inespérée aux économies les plus agressives pour pénétrer, tant par le rachat de dette que d’actifs, le continent par ses éléments les plus fragiles. La Chine s’est ainsi doublement positionnée, d’abord au niveau national par le rachat du Port du Pirée, principal actif grec hors du tourisme, puis par le soutien apporté par Pékin au FESF pour se garantir la pérennité d’un marché de consommateurs. Les traditionnels soutiens de l’Europe, Etats-Unis en tête, sont eux-mêmes soit trop empêtrés dans leur propre crise, soit stratégiquement orientés vers d’autres régions de la planète pour contrebalancer l’influence financière de la Chine.

L’Europe qu’on annonçait naguère hors de la bataille pacifico-centrée entre les deux grandes puissances mondiales que sont les Etats-Unis et la Chine est en train de devenir un terrain d’affrontement géoéconomique, plus par ses faiblesses structurelles (éclatement de la décision politique, impossibilité d’un consensus économique y compris au sein de l’UE) que par ses atouts. Cette position peu enviable a des traductions au sein même des pays européens et les plus fragiles d’entre eux comme la Grèce et l’Espagne expérimentent cette traduction politique et sociale d’une tourmente économique, peut-être jusqu’à l’implosion si aucune solution durable n’est trouvée.


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