L’eau : question globale, solutions occidentales

A n’en pas douter le XXIe siècle sera celui de la sécurité. Toutefois les problématiques les plus importantes ne seront pas tant celles de la sécurité physique – plutôt apanage du XXe – que de la sécurité du développement humain. Avec la sécurité énergétique et la sécurité alimentaire qui impactent tous les pays des plus développés aux moins avancés, la problématique de la sécurité hydrique complète le triangle des grands enjeux des années à venir.

Le Forum Mondial de l’Eau, ouvert à Marseille depuis le 12 mars, est sensé agir comme la grande instance globale sur les questions hydriques, à l’image des conférences de l’UNFCCC sur le climat. Néanmoins, alors même qu’il apparait pratiquement impossible de s’accorder sur des réglementations convergentes en matière d’énergie tant les priorités nationales sont divergentes, la question de l’eau est encore plus problématique.

Le rapport parlementaire de la commission des affaires étrangères de l’Assemblée Nationale sur la géopolitique de l’eau, rendu en décembre dernier, pointe le risque de globalisation des tensions inhérentes à la possession et à l’utilisation des ressources en eau. Même si le problème de l’eau est éminemment régional et que chaque cas de tension est unique, le rapport met en avant la probable augmentation des tensions notamment en lien avec l’explosion démographique des continents africain et asiatique. Ainsi la question de la possession des ressources en eau dans des zones frontalières est souvent la base de nombreux conflits plus ou moins larvés.

La problématique du partage des eaux du Jourdain entre Israël et ses voisins se révèle être une source de tensions, exacerbée par le passif historique en Israël, Cisjordanie, Liban, Jordanie et Syrie, qui se cristallise avec le problème de l’assèchement progressif de la Mer Morte. Les pays arabes, ainsi que l’autorité palestinienne, accusent ainsi régulièrement les autorités israéliennes de leur couper l’accès aux eaux du fleuve. Le rapport parlementaire pointe ainsi le développement historique d’Israël comme une conquête des eaux et, par conséquence, fait des tensions du Proche-Orient une question fortement liée à celle des ressources hydriques. Une problématique similaire peut-être observée en Asie Centrale avec la répartition des eaux des fleuves alimentant la Mer d’Aral. Comme dans le cas proche-oriental, les pays en amont ponctionnent de plus en plus de ressources pour alimenter un système économique fortement dépendant de l’agriculture, ce qui se fait bien évidemment au détriment des Etats en aval, sans même parler de l’impact écologique – assèchement de la Mer d’Aral comme de la Mer Morte, les deux étant menacées de disparition d’ici quelques années.

Même si contrairement à l’énergie il est possible de stocker – de manière limitée – et transporter l’eau, les coûts associés sont prohibitifs, si bien que, pour l’instant, seules les ressources locales doivent prises en compte. Toutefois les pays les plus riches en eau dans l’absolu ne sont pas forcément les moins exposés aux problèmes hydriques. L’Australie, pays sec par excellence, réussit grâce à une gestion extrêmement drastique et raisonnée à éviter pour sa population les problèmes de pénurie. Au contraire la population de la Russie qui dispose pourtant des 2e réserves en eau douce de la planète, est, à cause de la vétusté de ses réseaux aquifères, sujette à un stress hydrique permanent. La question géopolitique se double ainsi d’un aspect technologique, de nombreux Etats du Golfe Persique ayant compris ce paradigme se sont lancés dans la coopération technologique avec les entreprises du secteur puisque leur développement économique – orienté parfois vers le tourisme – passe par la maitrise nécessaire de leur approvisionnement en eau. Le développement de technologies de dessalement de l’eau de mer, pourtant couteuses, peut se révéler une solution dans le Golfe mais pas à un niveau global, car à la conjonction de ces questions géopolitique et technologique on trouve bien évidemment une question géoéconomique.

Au-delà des simples problématiques de réserves et de ressources, celle des réseaux et des équipements revêt, comme dans l’énergie, une importance primordiale. La France est dans cette optique, il est important de le relever, le pays le mieux placé au monde. En effet, c’est une information trop peu souvent exploitée, la France est dans le domaine économique de l’eau-environnement hégémonique sur le marché mondial. Les deux entreprises françaises Veolia et GDF-SUEZ se partagent ainsi 80% du marché laissant les 20% restant éclatés entre diverses entreprises, majoritairement anglo-saxonnes.

Le domaine de l’eau-environnement est l’un des rares où les pays émergents ne développent pas d’entreprises globales compétitives dans les appels d’offre internationaux. Plusieurs raisons expliquent cet apparent paradoxe. Tout d’abord le fait qu’au sein des grands émergents la gestion de l’eau soit confiée – pour les grandes agglomérations du moins – principalement à des régies locales ou aux entreprises occidentales. Le plus souvent il n’existe pas d’entreprise nationale de l’eau, les systèmes étant localisés ou régionalisés avec souvent une concurrence entre ces derniers. En Russie par exemple, les deux grands systèmes concurrents de Moscou et Saint-Pétersbourg avaient, dans les années 1990-2000, eu chacun recours à un des grands opérateurs français, chacun apportant sa technologie et ses savoir-faire particuliers empêchant de facto une unité technologique et opérationnelle du pays, préalable à la création d’une entreprise nationale. Il en va de même au sein des autres émergents où le domaine de l’eau-environnement ne semble pas être, pour l’instant, une priorité en matière de développement économique et industriel. Cette particularité inhérente à ce secteur en fait l’un des derniers où la bataille géoéconomique se joue entre acteurs occidentaux français, américains, anglais et allemands principalement.

A force de répéter que l’eau est un bien universel au même titre que l’air, on en est venu à minimiser ce secteur industriel qui est pourtant l’une des bases de la richesse et de la présence internationale française. Si la compétition géoéconomique globale dans l’eau n’est pas encore apparue au même titre que des secteurs comme l’énergie ou l’aéro-défense – cause ou conséquence de l’absence des pays émergents sur ce marché ? – ce n’est sans doute qu’une question de temps. En effet, comme ne manqueront pas de le rappeler les participant du Forum Mondial de l’Eau, plus on avancera dans ce siècle, plus l’eau passera du statut de bien à celui de richesse.


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