Les soubresauts du nationalisme économique argentin

Lorsqu’on se rappelle de la crise argentine qui a eu lieu à l’aube des années 2000, les premières images qui viennent en tête sont celles des émeutes de la faim dans les rues de Buenos Aires alors que la capitale argentine était quelques années auparavant le centre économique le plus vivant d’Amérique Latine. Sans revenir sur cette crise et ses fondements qui ont été brillamment analysés par J. Stiglitz dans La grande désillusion (2002), il appartient de s’interroger sur les conséquences, tant politiques qu’économiques de cette dernière et ses répercutions en 2012.

L’annonce, très officielle, de la volonté du gouvernement de C. Kirchner de nationaliser la compagnie gazière nationale YPF, pourtant détenue à plus de 57% par l’espagnol Repsol, nous replonge dans les méandres du nationalisme économique argentin post-crise qui a longtemps caché sa réalité sous le terme de « péronisme ». Entre ultranationalisme économique du type « bolivarien » popularisé par H. Chavez et ouverture au marché mondial sur le modèle chilien ou brésilien, l’Argentine navigue depuis une dizaine d’années sans qu’une stratégie claire de moyen ou de long-terme puisse se dessiner. En outre ces errements répétés érodent chaque fois plus la crédit géoéconomique dont bénéficie le pays.

Le cas gazier est emblématique car l’Argentine, depuis l’arrivée au pouvoir de N. Kirchner en 2003, a su utiliser cet atout naturel à des fins tant de puissance économique sur la scène continentale que d’outil de pouvoir politique intérieure. L’utilisation par l’Argentine du Gasoducto Noradino qui la relie au Chili est ainsi révélatrice de cette politique de puissance gazière. En 2004, pour satisfaire la demande interne, au détriment des accords passés entre les deux pays en 1997, l’Argentine coupait l’approvisionnement du Chili en gaz. Cette soudaine décision était d’autant plus dramatique pour les Chiliens que le gaz argentin alimentait les centrales du nord du pays, là où se trouvent les précieuses mines de cuivre de Codelco, première source de richesse – et de puissance – du pays. Cette affaire a grandement empoisonné les relations entre les deux pays et a contribué à modifier l’équilibre géoéconomique de la région suite au refus –  prévisible – de la Bolivie de fournir du gaz au Chili.

Outre les questions énergétiques, les différentes politiques de nationalisation d’entreprises considérées comme stratégiques ont souvent amené l’Argentine devant le CIRDI sur le banc des accusés comme dans la célèbre affaire d’Aguas Argentinas, filiale du français Suez à l’époque, pour laquelle l’Argentine a été condamnée en 2010 par le tribunal international pour avoir unilatéralement rompu le contrat qui couvrait l’approvisionnement et l’assainissement des eaux de Buenos Aires et de Santa Fe. L’Argentine est ainsi devenue une habituée des plaintes au CIRDI, à l’image de la Chine à l’OMC, créant et entretenant une image de « pays voyou économique » ces dernières années.

La situation économique, pourtant bonne apriori, cache en réalité de nombreuses failles et laisse à penser aux plus pessimistes qu’une répétition du scénario de 2001 n’est pas une hypothèse si farfelue que cela. Si l’on reprend l’exemple du gaz, il est clair que l’Argentine vit nettement au-dessus de ses moyens et que la perte des investissements suite à la politique de nationalisme économique qui a fait fuir la plupart de ses partenaires occidentaux crée un risque sur la survie même du pays comme producteur d’hydrocarbures. De plus l’économie de l’Argentine étant avant tout fondée sur les matières premières – agricoles principalement – celle-ci est fortement dépendante des cours mondialisés sur lesquelles elle n’a pas de prise et dont le renversement lui a déjà coûté cher par le passé. De même le jeu géopolitique sur le peso permet au pays d’afficher un taux de croissance de plus de 8% en 2011 alors même que les principales transnationales occidentales affichent une forte défiance à l’égard de la gestion géoéconomique du pays. La croissance du pays devrait d’ailleurs retomber dès cette année pour s’établir à un honnête – et bien plus réaliste – taux de 3,5%.

Cette nationalisation des actifs de YPF, si elle allait à son terme, signifierait une perte totale de crédibilité pour le gouvernement argentin et encouragerait un peu plus les entreprises étrangères à aller s’installer dans les pays voisins où l’instrumentalisation de la vie économique, si elle n’en est pas moins forte, est tout au moins plus discrète. L’exemple vénézuélien a montré que la puissance ne dure que tant que son centre de gravité – la production pétrolière soutenue dans le cas du Venezuela – existe.

De même le choix de l’Espagne comme victime expiatoire des menées économiques de Buenos Aires se révèle un bien mauvais calcul. Repsol représente en effet une des plus importantes entreprises espagnoles et un des rares bastions de puissance économique d’un pays aux abois. Il y a ainsi fort à parier que le gouvernement espagnol ne baissera pas pavillon devant cette volonté d’expulser d’Argentine l’une de ses seules transnationales globalisées. La guerre informationnelle hispano-argentine a d’ailleurs déjà commencé sur le web – comme le montre l’image d’illustration de cet article – et elle semble destinée à prendre de l’ampleur ; peut-être avec des représailles économiques en sus si C. Kirchner continue dans la voie du nationalisme économique brutal.

Longtemps considéré comme le pays latino-américain le plus proche – tant culturellement qu’économiquement – de l’Europe, l’Argentine affiche depuis quelques années des orientations géoéconomiques se rapprochant de plus en plus des pays d’Amérique Latine les plus radicaux (Bolivie, Venezuela). Entre la défiance mutuelle entretenue avec le Royaume-Uni sur la question des Malouines et les tensions créées par ces éruptions de nationalisme économique, l’Argentine s’éloigne de plus en plus du Vieux Continent.


2 comments to Les soubresauts du nationalisme économique argentin

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  • Nicolas Mazzucchi

    Thanks for your comment; personnally I try to answer each comment made on Polemos; excepting spam of course. If you point me where exactly you think that there is a leap in my logic concerning the analysis on Argentina’s economic nationalism, I would – at least I hope that I would – be able to answer you more specifically. I do believe that C. Kirschner’s strategy is a terrible mistake forecasting on a long term view. She could calm some internal problems nationalizing YPF but this behavior should be very harmful to Argentina’s economy. Don’t you think ?