"Se révolter au XXIe siècle": compte rendu

L’organisation du colloque ayant été particulièrement chronophage, Polemos est resté un peu en stand-by pendant un mois, mais le jeu en valait la chandelle.

Réunissant de grands spécialistes venus d’horizons divers sur le site de l’Ecole Militaire, par beau temps qui plus est, le colloque a permis de mettre en lumière la multiplicité, dans un sens géographique comme sociopolitique, des révoltes que le monde connait en ce début de siècle. Le public qui s’était déplacé en nombre dans l’amphithéâtre Desvallières a ainsi pu apprécier la maestria de nos spécialistes pour rendre intelligibles des révoltes souvent peu connues dont les fondement sont la plupart du temps bien trop simplifiés par les médias.

La première table-ronde de la matinée a ainsi permis de faire le point sur les anciennes révoltes qui persistent encore de nos jours avec des interventions très intéressantes du Pr. Racine sur les Naxalites maoïstes du sous-continent indien dont l’ampleur (plusieurs millions de personnes impliquées) comme les dégâts (plusieurs centaines voire milliers de morts par an) restent sous-estimés en Europe. La pérennité de ce mouvement Naxalite, qui existe depuis 1967, faisait écho à une autre révolte d’Asie, celle des Hmongs qui, si elle a des racines très anciennes a surtout été le fruit dans sa forme actuelle, comme nous l’a montré F. de Saint-Victor, des interventions occidentales de la France et des USA dans la péninsule indochinoise. A. Gnanguenon nous a brillament montré qu’au delà de la multiplicité des révoltes africaines, des points communs pouvaient être dégagés entre-elles principalement sur le plan politique en lien avec la faiblesse des Etats centraux et la nécessité de leur trouver un palliatif.

La deuxième table-ronde, s’intéressant aux nouvelles révoltes du monde émergent a permis de voir là aussi une extraordinaire diversité dans les modalités et les fondements. Quoi de plus éloigné en effet que la vague verte iranienne exposée de manière très intéressante par Me Amir-Aslani et les mouvements du « printemps arabe » présentés par J-B Beauchard. Si l’Iran est une très ancienne civilisation avec une ouverture éducationnelle et scientifique très importante, du moins pour la population urbaine, les pays du Maghreb sont eux plus marqués par de graves problèmes sociaux et un affrontement permanent entre sphère religieuse et pouvoir politique. De même la situation politique de l’Iran où le gouvernement peut s’appuyer sur une forme de légitimité démocratique, quelle que soit la limite de cette dernière, contraste fortement avec les dictatures déchues du Maghreb; mais si l’Iran a été le premier pays à basculer dans une révolution islamique il pourrait aussi être bientôt le premier à en sortir. Gérard Chaliand nous a ensuite présenté les modalités d’intervention en profondeur des islamistes dans les révoltes en lien avec la transformation dans le monde émergent du phénomène de révolte, de rural dans les années 60-70, il est devenu principalement urbain aujourd’hui. Dans ces révoltes du « printemps arabe » il apparait ainsi que les grands vainqueurs sur le plan géopolitique seront sans doute l’Arabie Saoudite et la Turquie. I. Eulriet quant à elle nous a présenté le rôle des femmes dans la révolte, où loin d’une spécialisation des taches ou d’une mise à l’écart complète, ces dernières jouent souvent un rôle moteur dans l’ombre.

L’après-midi consacré aux révoltes plus « occidentales » s’ouvrait par une table ronde sur les cyber-révoltes. La présentation du mouvement Anonymous par G. Grandvent faisait apparaitre de manière très intéressante un modèle d’auto-cooptation du révolté, une sorte de participation à la carte, relevant, comme le mettent en avant les Anonymous eux-mêmes de l’expérience ludique. F-B Huyghe enchainait en nous montrant bien comment les Anonymous avaient fait éclater la barrière entre l’action et l’opinion en créant une interaction directe sans avoir besoin de passer par un « parti ». D’ailleurs l’utilisation de cyber-initiatives privées par des gouvernements, à l’exemple des ONG instrumentalisées par le Department of State américain, devient de plus en plus une constante de la cyber-révolte. Eric Hazane enfin nous présentait le phénomène Wikileaks comme une véritable structure bien plus organisée qu’on ne pourrait le croire avec un mode de fonctionnement plus proche de la véritable entreprise fusionnant des compétences particulières (mathématiciens, informaticiens, dissidents politiques) que ne le sont les Anonymous, ce qui n’empêche pas, au contraire, les rapprochements entre les deux.

La dernière table ronde consacrée aux révoltes « consuméristes » mettait en avant la diversité des points de vue. Tout d’abord nous intervenions sur une analyse croisée des phénomènes de Grèce et d’Espagne, comme déjà chroniqué ici, avant de laisser la parole à D. Joly pour une analyse très intéressante des révoltes des « banlieues » d’Angleterre et de France où les grilles de lecture traditionnelles (lutte de classes, phénomène racial ou religieux) prouvent leurs limites. C’est en effet la conjonction de plusieurs explications centrées sur la même notion de « dignité » qui est en réalité à l’œuvre. J. Ghez nous montrait ensuite comment le phénomène de révolte peu, ou pas, être appliqué aux États-Unis où le Tea Party surtout et Occupy Wall Street, un peu moins, ne sont que des épiphénomènes très superficiels qui n’ont pas une véritable traduction politique puisque la discipline de vote des camps traditionnels l’emporte toujours sur la dissidence idéologique affichée. H. Kempf enfin concluait cette table ronde sur une analyse en profondeur des mouvements de révolte écologiques et leur double action, pourtant paradoxale, d’intervention directe par des actions « coup de poing » localisées et d’un travail de fond de lobby et pression médiatique sur la décision politique sur des sujets variés comme les OGM ou le nucléaire.

A un niveau plus personnel ce colloque a aussi été une aventure humaine de longue haleine partagée avec mon camarade Olivier Kempf qui nous a valu pas mal de nuits blanches. Mais le résultat ayant été à la hauteur de nos espérances avec une véritable émulation intellectuelle entre géopolitologues, sociologues, géographes, politologues, médiologues et géoéconomistes, il est très probable que ce ne soit pas la dernière fois.

Merci une fois encore à tous ceux sans qui ce colloque n’aurait pas été possible

Certaines des interventions seront bientôt mises en ligne sur tv aege et le portail de l’IE pour ceux qui n’auraient pas pu se déplacer


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