L’INSEP, une ambition géopolitique

A quelques semaines des Jeux Olympiques de Londres qui seront à n’en pas douter l’un des évènements planétaires de 2012, il est bon de se replonger dans l’aspect géopolitique de ces grands évènements sportifs. Cette année en France aura été marquée par la spectaculaire arrivée sur la scène sportive des investisseurs qataris au club de football du Paris Saint-Germain laissant immédiatement entrevoir une ambition plus complexe que le simple mécénat sportif. Le football, sport le plus médiatiquement exposé en Europe, est depuis quelques années le terrain privilégié d’investissement de marques, de pays ou d’entreprises désirant se (re-)créer une image positive qui leur permette derrière de s’imposer plus facilement sur la scène économique. Le Qatar qui a choisi le sport comme moyen de promotion de l’image d’un pays qui souhaite en finir avec le cliché du « réservoir gazier en plein désert », nous montre combien le sport – entendons le sport fortement médiatisé – peut être un formidable outil d’influence culturelle et de projection géopolitique.

Dans ce domaine comme dans d’autres, la France a fait preuve d’une certaine ambition visionnaire, ayant compris il y a longtemps déjà ce rôle du sport dans le rayonnement de sa puissance nationale. Comme souvent il revient au général De Gaulle la paternité d’une véritable politique de puissance et d’influence par le sport. La création en 1960, accélérée suite au fiasco des JO de Rome qui ont vu la France revenir sans la moindre médaille d’or, des établissements de Joinville – dont le bataillon de Joinville destiné à permettre aux athlètes effectuant leur service militaire de continuer leur entrainement – regroupant pour la première fois l’ensemble des structures nationales de formation et d’entrainement des athlètes, permet au pouvoir central de disposer d’un contrôle monocéphale – confié à Maurice Herzog, alpiniste et résistant – sur l’ensemble du sport olympique français. Outre la création de cette entité administrative, le général décidait de lui accorder des fonds importants en 1961 au titre du IVe plan. Ces établissements qui allaient devenir l’actuel INSEP, bénéficiaient de structures ultra-modernes – inaugurées par De Gaulle en 1965 – et de l’appui médical et scientifique nécessaire pour faire entrer le sport français dans une nouvelle ère, plus raisonnée et moins empirique. Dès les Jeux Olympiques de Mexico en 1968, les investissements de l’Etat portaient leurs fruits puisque la France se classait au terme de la compétition au 6e rang des nations avec 7 médailles d’or. Cette mise sous tutelle unique de la formation et de l’entrainement des athlètes de haut-niveau français, toujours regardée actuellement comme un modèle à suivre, trahissait dès l’origine ses ambitions de rayonnement international au moment où le sport, olympique notamment, devenait l’un des territoires de la Guerre Froide.

Le rôle de l’INSEP est aussi, à côté de celui d’organisme de rayonnement sportif de la France, une des multiples structures d’influence internationale du pays puisqu’il accueille en son sein L’Ecole de Formation des Conseillers Techniques Africains destinée à former les futurs cadres du sport dans les anciennes colonies françaises d’Afrique selon les méthodes françaises. A côté des formations supérieures offertes aux cadres militaires et politiques de ces pays via Saint-Cyr ou l’ENA, la possibilité de former au travers de l’INSEP des cadres du monde sportif, dont les représentants constituent souvent en Afrique les meilleurs ambassadeurs de leur pays, n’est pas à négliger. Il est d’ailleurs intéressant de noter que la Chine, à l’occasion des JO de Pékin, s’était lancée dans un programme tout azimut de formation sous l’égide de l’Etat de sportifs de haut niveau, souvent dès leur plus jeune âge, pour en faire des vitrines du régime chinois au même titre que le fameux stade « nid d’oiseau » de Pékin.

Les grands évènements sportifs sont depuis longtemps de grands enjeux géopolitiques. Evènements planétaires, retransmis par la radio puis par la télévision et par l’internet sur l’ensemble du globe les Jeux Olympiques, au même titre que la Coupe du Monde de Football – à la symbolique toutefois différente – sont l’expression même de l’affrontement pacifique entre Etats et de la compétition acharnée pour la domination mondiale sur un ou plusieurs sports. Déjà les années 30 avaient vu ces évènements mondiaux transformés en vitrines – plus ou moins victorieuses – de régimes totalitaires en quête de puissance, y compris par le sport (1). Ce furent les premiers régimes, à commencer par l’Italie fasciste, à comprendre que tant la vitrine médiatique que la victoire sur les autres nations représentait une forme d’influence internationale qui pouvait servir les ambitions du régime. La Guerre Froide, dans une optique légèrement différente, vit également le sport olympique être utilisé comme champ d’affrontement géopolitique. Moscou 1980 et Los Angeles 1984 resteront des symboles, non pas par la présence mais par l’absence, celle des délégations des Etats-Unis au premier et de l’URSS au second manifestant la volonté des deux superpuissances de nier la légitimité de l’ennemi d’accueillir un évènement planétaire pacifique.

Même si aujourd’hui les affrontements géopolitiques par le sport sont devenus beaucoup plus rares, du moins à une telle échelle, il n’en reste pas moins que le sport est souvent un révélateur intéressant des tendances de la géopolitique et de la géoéconomie. Dans cette optique, la translation géographique des grands prix de F1 est assez révélatrice. Si l’on se replonge dans la F1 des années 90, on constate immédiatement que la plupart des grands prix se déroulaient dans les pays de la Triade avec une forte prépondérance européenne (France, Belgique, Italie, Saint Marin, Angleterre, Allemagne, Hongrie, Espagne, Portugal, Monaco, etc.). Cette distribution qui se retrouvait aussi dans la nationalité des écuries et des sponsors correspondait alors au public visé et, finalement pour un sport aux coûts financiers exorbitants, à la richesse mondiale. Depuis le milieu des années 2000 il est ainsi intéressant de constater que la géopolitique de la F1 a totalement changé pour se recentrer vers les pays émergents. A côté de nouvelles écuries (Force India, Marussia) c’est surtout le déplacement géographique des grands prix qui frappe ; exit Indianapolis, Magny-Cours, Imola et Estoril et bienvenue aux grands-prix de Bahreïn, Abu Dhabi, Malaisie, Singapour, Chine et Inde.

L’ambition de Coubertin de substituer la compétition sportive entre nations aux affrontements militaires a fini par porter ses fruits. Toutefois au lieu d’une substitution, le sport est venu s’ajouter aux différents champs de confrontation de la puissance. L’INSEP était né sur ce constat que les pays avaient un rang sportif à tenir, équivalent ou supérieur à celui qu’ils occupent dans la sphère géopolitique traditionnelle. Les JO de Londres nous diront si, là encore, les émergents prennent le dessus.

(1)   P. Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010.


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