Pétrole guyanais : Shell mis sur la touche

Shell, petrole, oil, guyane, France, ecologie, TotalC’est à la stupéfaction générale, à commencer par celle du pétrolier Shell responsable des opérations au large de la Guyane française, que le gouvernement a décidé de suspendre le permis d’exploration pétrolière dans le département d’Outre-Mer. Cette décision, annoncée il y a peu par le nouveau ministre de l’Ecologie, remet en cause la future éventuelle production de pétrole sur le sol français. En accord avec le ministre du Redressement Productif et avec la volonté de remettre à plat le code minier français, vieux de deux siècles dans son fondement il est vrai – même si le texte lui-même ne date que de 1956 – la suspension du permis de Shell, associé pour ce projet avec Total, a de quoi surprendre tant la découverte de ressources pétrolières sur le sol français faisait il y a peu figure de rêve éveillé.

Certes il s’agit là, comme pour le gaz de schiste, d’un problème de riche – du moins en apparence – la France ayant en matière de sécurité des approvisionnements énergétique toujours pensé largement en amont avec une diversification importante des ressources comme des énergies. Toutefois, depuis quelques années cette politique de la vision long-terme semble avoir été abandonnée ou du moins largement écornée permettant à de nombreux compétiteurs de se placer sur de créneaux autrefois marqués par l’excellence française : Chinois dans le solaire et l’éolien, Sud-coréens dans les smart grids et le nucléaire, Brésiliens dans l’hydroélectrique, etc. De plus, en ces temps de crise économique, il appartient de ne pas négliger l’atout géoéconomique que pourrait représenter une production pétrolière nationale, fut-elle limitée. Outre une plus grande indépendance vis-à-vis des pays de l’OPEP – qui font parfois payer leurs approvisionnement à un prix géoéconomique exorbitant – c’est aussi une plus grande sécurité des approvisionnements qui est en jeu pour ce qui reste, pour un certain nombre d’années encore, la principale source d’énergie du transport mondial. Alors même que la part de l’Etat dans la taxation des carburants a fait l’objet d’un long débat lors de l’élection présidentielle et que la compagnie aérienne nationale se trouve en grandes difficultés financières, notamment à cause de sa facture de kérosène, la possibilité d’une exploitation pétrolière nationale se révèle une bien plus grande nécessité pour la France que ne l’était celle du gaz de schiste.

Au-delà de la problématique d’indépendance énergétique, et plus spécifiquement pétrolière, nationale, il ne faut pas non-plus négliger le développement territorial induit par l’exploration-production de pétrole en Guyane. Alors que le département d’Outre-Mer fait souvent figure de territoire périphérique, principalement utile à la métropole en terme spatial, l’implantation localement d’une filière pétrochimie pourrait amener à un développement économique local plus que nécessaire dans un département où le taux de chômage dépasse les 20%.

Il n’est pas non plus à exclure que cette suspension de permis soit une manœuvre géoéconomique plus globale à l’encontre du pétrolier anglo-néerlandais. Shell est en effet l’ancien propriétaire de la raffinerie de Petit-Couronne qui a été pendant la campagne présidentielle l’un des symboles de la crise industrielle de la France. Alors qu’une solution a été trouvée pour Lejaby, l’autre symbole de la désindustrialisation du pays au cours de la campagne, Petit-Couronne avec ses 550 salariés semblait condamné par la faillite de sa maison mère, le suisse Petroplus. Or un accord a récemment été trouvé avec Shell, ancien propriétaire de la raffinerie, pour un maintien des commandes pour une durée maximale de 6 mois. Cet accord qui ne résout rien sur le fond, donne néanmoins de l’air à la raffinerie dans l’attente d’une solution plus viable à long terme. Or il ne serait pas si étonnant que la suspension du permis d’exploration guyanais puisse-t-être levée si Shell consentait à étendre quelque peu son accord avec la raffinerie normande comme le demandent d’ailleurs les actifs syndicats de Petit-Couronne. Il est d’ailleurs intéressant de noter qu’au moment où le permis d’exploration de Guyane était suspendu, des rumeurs se répandaient quant à la volonté de Shell d’acquérir la société française parapétrolière Maurel & Prom, très active en Afrique, notamment au Mozambique, même si Maurel & Prom a depuis démenti l’information.

Le problème guyanais pourrait ainsi être une affaire géoéconomique plus globale mettant en jeu de nombreux acteurs français de l’industrie pétrolière sur le territoire comme à l’international. Shell semble ainsi au cœur de l’affaire et c’est pour l’instant son alliance avec Total qui empêche sa mise à l’écart totale de la potentiellement juteuse concession guyanaise. Une volonté de patriotisme économique ne serait pas non plus à exclure de la part du gouvernement, la suspension du permis de Shell pouvant ouvrir la voie à une exploitation plus « nationale » menée par Total, si cette dernière veut bien se prêter à ce jeu de chaises musicales. Toutefois une telle manœuvre ultra-agressive, digne de la Chine ou de la Russie, deviendrait potentiellement très risquée et dommageable pour un pays qui compte principalement sur des ressources énergétiques et minières extraterritoriales pour son approvisionnement. De plus tenter ce genre de manœuvre vis-à-vis d’une entreprise de cette puissance – Shell est classée 2e au Fortune global top 500 – s’avère particulièrement risqué et le ratio risque/gains n’est pas, pour l’instant, en faveur de la France.

Après l’interdiction de l’exploitation du gaz de schiste, le retard dans le développement à grande échelle de smart grids, l’avance prise par d’autres pays en termes de technologies renouvelables, l’absence d’investissements massifs dans le renouvellement du parc de centrales électriques, la suspension sine die de l’exploitation du pétrole guyanais laisse la question ouverte : la France comprend-elle réellement le concept de sécurité énergétique ?


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