Chypre : une présidence de l’UE sous haute tension

Chypre, UE, Cyprus, EU, Turquie, Turkey, Euro, EuropeDepuis le premier juillet dernier, la présidence tournante de l’Union Européenne est assurée par Chypre pour la première fois de son histoire. Il suffit de se rendre sur le site officiel de cette présidence chypriote pour voir affichées les priorités des six prochains mois, du moins c’est ainsi que le président Christofias les présente. Bien évidemment les questions économiques occupent le premier rang et se taillent la part du lion. Entre les négociations sur le Cadre Financier Pluriannuel 2014-2020 qui servira à déterminer le budget des instances européennes dont la présidence chypriote fait sa priorité et la réforme de la PAC, ainsi que la remise en chantier d’une politique maritime commune, particulièrement importantes étant donné la structure de l’économie locale, les questions purement financières arrivent plus loin dans l’ordre des priorités qu’on ne l’aurait cru.

Une fois encore les réformes des structures financières semblent renvoyées aux calendes (grecques ou non) et le plan de compétitivité envisagé ne vise que l’horizon 2020 – comme le plan de transformation énergétique 20-20-20, coïncidence ? – alors même que la question de la survie économique de l’Union reste pleinement ouverte. Certes la volonté de développer – enfin ! – un tissu de PME européennes aptes à répondre à un marché communautaire en pleine complexification apparait importante, toutefois il faut se demander s’il n’existe pas d’autres priorités économiques plus criantes pour la future présidence ? L’affrontement franco-allemand sur la question économique ne cesse de prendre de l’ampleur – arbitré par l’Italie et l’Espagne et où la Grande-Bretagne compte les points – et prend au final l’allure d’une question. Cette dernière – futur référendum ? – peut se résumer ainsi :  « se lance-t-on à marche forcée dans une intégration politique » ou plutôt, « faut-il plus d’Europe pour sauver l’Europe » ? Dans la vision allemande, économiquement juste il faut le souligner, ce n’est qu’en donnant à la BCE les pouvoirs d’intervention d’une vraie banque centrale, à l’image de la FED américaine, que la crise des dettes souveraines et de l’euro pourra être résolue. Une telle action sous-entendrait ainsi un renforcement des pouvoirs politiques et financiers de l’Union au détriment des Etats et, surtout, un renforcement sans précédent du pouvoir de l’Allemagne sur les autres pays membres. De cette solution la France n’en veut pas et propose un renforcement de la solidarité sans la contrepartie politique, arguant sous couvert que cette dernière deviendrait rapidement un pouvoir d’influence voire de coercition.

Chypre qui avant la crise faisait partie des bons élèves de l’Europe avec une croissance de près de 3% et un programme de réduction de la dette qui donnait de bons résultats se trouve propulsé arbitre d’une lutte économico-politique entre deux visions de l’Europe. Au sujet de cette dernière, on se demande si le petit Etat qui n’a rejoint l’Union qu’en 2004 aura la capacité de se poser en arbitre impartial, lui qui est, rappelons-le, membre du Commonwealth et politiquement très proche de la Grande-Bretagne.

C’est un fait souvent oublié, mais Chypre a également l’euro pour monnaie et les décisions touchant à la monnaie commune ont également un impact sur le pays. Toutefois, contrairement à la Grèce, l’île n’est pas sous les feux des médias pour ses problèmes économiques mais pour les tensions géopolitiques non-résolues qui agitent la région depuis des décennies et que la question syrienne menace de raviver. La présidence chypriote insiste ainsi dans son document de communication sur la politique de voisinage de l’UE, notamment en direction des pays du Sud, comprenons des pays du Maghreb touchés par le(s) Printemps arabes. La question de la Turquie sera ainsi sans doute plus centrale que dans aucune autre présidence de l’Union Européenne auparavant.

Poser la question turque c’est surtout ouvrir celle des relations entre l’UE et tout un système politique proche-oriental au moment où la Syrie cristallise les regards de la communauté internationale. Les ambitions néo-ottomanes d’Ankara ne sont pas passées inaperçues et il n’est pas irraisonnable de penser que R. Erdogan verrait bien la Turquie en fer de lance d’une intervention internationale contre le régime de B. Al-Assad. Les incidents de frontières, à l’image de la destruction d’un F-4 turc par la défense anti-aérienne syrienne la semaine dernière, pourraient fournir une justification à cette intervention. Volonté d’imposer sa parole dans la région, de contrer l’influence iranienne, de se positionner pour obtenir des avantages économiques, plusieurs raisons peuvent être avancées quant à la position turque.

Toutefois cette volonté turque s’inscrit dans une vision plus globale de renforcement de l’influence du pays dans l’ensemble de l’arc proche-oriental. Dans cette optique Chypre joue pour Ankara un rôle clé. Il n’est ainsi pas étonnant de reprendre les déclarations du remuant A. Davutoglu, ministre turc des affaires étrangères, à l’encontre de Chypre depuis quelques mois. Ce dernier exhibait ainsi la menace d’une annexion pure et simple de la partie turque de l’île, actuellement république « indépendante », si aucun accord n’était trouvé quant à une éventuelle réunification de l’île. A. Davutoglu n’a pas cessé de multiplier les provocations sur la présidence chypriote de l’UE, parlant depuis la mi-2011 de « demi-pays » et menaçant de boycotter les relations avec les institutions présidées par Chypre. Ce « bluff » plus destiné aux Chypriotes qu’aux autres Européens marque à la fois l’éloignement de la Turquie vis-à-vis de l’Union Européenne et la volonté turque de se recentrer sur la question chypriote dont les implications sont aussi géoéconomiques.

L’intérêt, renouvelé, d’Ankara pour Chypre prend sa source dans les ressources en hydrocarbures, supposées plus que confirmées, au large de l’île. Comme dans le cas des deux Corées, la délimitation des zones maritimes est encore plus problématique que la continentale et une éventuelle exploitation des hydrocarbures off-shore serait en l’état difficilement envisageable. Or la compagnie turque TPAO se montre particulièrement intéressée par les éventuelles possibilités de Chypre qui permettraient à la Turquie de disposer d’une véritable source de richesse naturelle à même de créer un dynamisme économique durable qui pour l’instant reste extrêmement artificiel. Ankara a donc besoin d’un accord entre les deux parties de Chypre, si possible contraignant sur le plan politique à l’image de la création d’une fédération, pour contrer l’accord israélo-chypriote qui ouvre la porte à une coopération renforcée entre les deux Etats pour la co-exploitation des champs gaziers situés de part et d’autre de la frontière maritime.

Dans cette optique la présidence chypriote, pas forcément la plus adaptée au plan économique, se révèle décisive sur un plan géopolitique au moment où la Syrie occupe les agendas de tous les ministres des affaires étrangères du monde occidental. Face aux volontés de la Turquie de développer son influence régionale et aux défis conjoncturels et structurels d’une Union Européenne écartelée entre France et Allemagne, le président Christofias aura fort à faire. Nul doute que les achèvements de cette présidence seront la meilleure réponse à ceux qui doutent de la capacité des « petits » pays de l’Union d’assumer une telle responsabilité.


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