Faiblesse stratégique ou vide politique ?

incertitude, anticipation, strategie, strategique, strategy, uncertaintyRécemment un blog défense extrêmement connu se faisait l’écho d’une réflexion parcourant les couloirs feutrés du Ministère de la Défense : il n’y aurait pas assez de réflexion sur la stratégie. Malgré la volonté sous-jacente de cette déclaration – admirablement « fuitée » – et les débats qu’elle suscite, force est de reconnaitre qu’elle est avant tout un camouflet pour la réflexion stratégique française, renvoyée au néant ou presque.

Il semble devenu à la mode en France depuis quelques temps de mettre en exergue un hypothétique vide stratégique en expliquant que la réflexion dans ce domaine n’est pas assez vive ou de faible qualité. Si les publications fleurissent sur ce thème, il est navrant de constater qu’elles rencontrent souvent plus de succès que celles issues de cette même réflexion stratégique  soi-disant « faiblarde ». Il est certain qu’il est plus simple de lire ces mêmes pamphlets que de se plonger dans la complexité d’une réflexion qui peut parfois pour le néophyte avoir un côté quelque peu hermétique ; Galilée en a fait l’expérience en son temps.

Par expérience personnelle, la qualité de la réflexion stratégique dans ce pays est au contraire extrêmement intéressante et donne lieu, dans des cercles certes assez confidentiels, à des débats passionnés. Qu’il s’agisse de stratégie militaire dans toutes ses composantes (navale, aérienne, terrienne, spatiale), de cyberstratégie, ou même de stratégie géopolitique / géoéconomique, la réflexion est foisonnante. Souvent hétérodoxe, toujours passionnante et passionnée elle est le fruit de praticiens comme de chercheurs qui font le choix de se lancer dans un domaine où ils sont pourtant sûrs de se heurter à un mur (souvent) invisible : le politique.

Car au fond il importe de se demander si le véritable problème ne vient pas de là. A la source même de la stratégie il y a la décision, la volonté. Si A. Beauffre considérait, avec raison, la stratégie comme « la dialectique des volontés » (1), elle impose avant tout la fermeté de cette même volonté de la part de celui qui cherche à mener à bien une stratégie. A cet égard, si l’on suit les réflexions de C. Schmitt, la politique exige la puissance et son exercice (2). En l’absence de cette puissance elle cesse par essence d’être politique ; or c’est bien cette même impuissance que l’univers politique français reproche au monde de la stratégie. Au fond n’assiste-t-on pas au classique syndrome du mauvais ouvrier accusant ses outils ?

La pensée stratégique n’est finalement qu’un outil, une mise en forme de cette même volonté que Beauffre définissait. Et si à partir de cette volonté elle est la forge primordiale qui permet de créer les moyens nécessaires à la réalisation de la puissance, sans volonté il ne peut y avoir de stratégie. Or cette même volonté, la capacité à donner un cap, à décider – à gouverner selon la définition de P. Mendès-France (3) – semble faire de plus en plus défaut.

Plutôt que de gloser sur l’absence supposée de réflexion stratégique dans ce pays, les décideurs politiques de tous bords devraient commencer par se demander s’ils ne sont pas les principaux responsables de l’apathie et de la perte de puissance, pour peut-être traiter le mal à la racine.

(1)   A. Beauffre, Introduction à la stratégie, Paris, Pluriel, 1998, p. 34.

(2)   C. Schmitt, La notion de politique – Théorie du partisan, Paris, Champs Flammarion, 1992, p.15.

(3)   « Gouverner c’est choisir »

C’est sur ce billet volontairement polémique que Polemos annonce des vacances bien méritées de la part de son auteur, en même temps que les trois ans du site (vu sa jeunesse on lui pardonnera ses éventuels errements). Bons commentaires, bonnes vacances à tous et à la rentrée pour de nouvelles analyses et, sans doute, des surprises (stratégiques)


2 comments to Faiblesse stratégique ou vide politique ?

  • J’archi-plussoie. Je ne sais ce que voulais faire Merchet avec son post. Car effectivement, la pensée stratégique française (soyons exact : francophone) n’a jaamis été plus active que depuis dix ans.
    Remarquons au passage qu’aucun des « membres qualifiés » de la commission LBDSN ne fait partie de cette jeune garde stratégique.
    egea.

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci pour ton commentaire; je ne l’avais pas relevé pour le LBSDN mais tu as tout à fait raison. Comme on dit il n’est pas pire aveugle que celui qui ne veut pas voir.