Chronique viennoise (1) : l’objet et le pouvoir

Cet article est né d’un récent voyage à Vienne; il y aurait tant à dire sur tous les objets de la Hofburg à commencer par le Manteau de Palerme qu’un choix s’imposait pour traiter de l’objet et plus largement de l’image dans le pouvoir

couronne; saint-empire; romain; germanique; holy roman empire; vienne; vienna; autriche; image; objet; pouvoirElle repose là, dans une salle sombre de la Schatzkammer de la Hofburg, s’offrant chaque jours à la vue de milliers de touristes qui pour la plupart ne lui accordent pas un regard. Tapie au milieu des regalia d’un empire passé, c’est bien évidemment de la couronne du Saint Empire Romain Germanique dont nous parlons. Objet programmatique d’une ambition politique, transcription dans le métal d’une volonté de pouvoir, l’antique couronne des césars de Vienne et d’Allemagne fait partie de ces trésors qui recèlent bien plus qu’une construction d’ors et de pierres. La question de l’objet et de l’image qu’il transmet est sans doute le parent le plus pauvre des relations internationales. Pourtant en analysant de plus près les symboles qu’il contient et le(s) programme(s) qu’il annonce, ce dernier – ou cette dernière s’agissant de l’image – est souvent un auxiliaire précieux de la compréhension des volontés de puissance. A une époque où chaque grande puissance se doit de disposer d’une capacité de production d’images et d’objets, souvent mise sous la bannière du soft power, il est bon de se replonger dans un trésor millénaire qui était, déjà, un programme complet de géopolitique.

La forme tout d’abord, celle d’une couronne faite de plaques rectangulaires assemblées, rappelle inévitablement la Couronne de Fer des rois lombards. Celle-ci, dont le fer tenant les plaques d’or serait issu d’un clou de la Croix rapporté par Sainte-Hélène, a longtemps été le symbole de la royauté italienne. C’est après sa victoire sur les Lombards que Charlemagne a assis sa domination sur l’Italie et c’est grâce à elle qu’il a pu passer de souverain des Francs à celui d’Empereur romain. Cette même Couronne de Fer, aujourd’hui totalement oubliée et reléguée dans le duomo de Monza, sera par la suite sans cesse reprise comme symbole d’une royauté italienne relevant plus de l’idée monarchique que de la réalité. Napoléon lorsqu’il deviendra roi d’Italie la reprendra à son compte, de même que les Autrichiens après 1814 et les Savoie lors du Risorgimento. L’Italie formant le deuxième royaume historique du SER, après l’Allemagne, sa domination, du moins dans l’imagerie, se révèle nécessaire à tout monarque. En conséquence, l’affrontement entre les empereurs et les potentats italiens sera une constante de l’histoire du SER jusqu’à sa fin en 1806.

Toujours concernant sa forme, les plaques rassemblées et vues du dessus forment un octogone. Cette forme, traditionnelle dans l’imagerie impériale, du palais d’Aix la Chapelle au château de Castel del Monte, est celle de la Jérusalem Céleste. Sa signification est claire : les empereurs sont destinés, dans une optique eschatologique, à guider la chrétienté jusqu’à la fin des Temps qui verra l’avènement de cette même Jérusalem Céleste. C’est le rôle éternel de l’Empire qui est ici souligné et de la mission des empereurs qui dépasse en dignité celle des simples monarques temporels, leur donnant de fait une supériorité morale qui doit, bien évidemment, se traduire dans les faits. Si l’on ajoute que cette couronne est celle d’un monarque sacré, chose rare qui ne se retrouve en Occident qu’en France, Angleterre et dans l’Espagne wisigothique (1), la supériorité morale et spirituelle de la mission impériale apparait encore plus nettement. De celle-ci ils tirent la légitimité de leur supériorité naturelle – et temporelle – sur les autres rois, élément manifesté dans d’autres parties de la couronne.

Si l’on regarde plus attentivement les quatre plaques émaillées latérales, une histoire se dessine en les interprétant dans le bon ordre. Les deux premières plaques, en partant de la gauche, figurent les rois de l’Ancien Testament, David et Salomon ; le père et le fils. David est une figure traditionnelle des cours royales et impériales en tant non seulement que fondateur de dynastie, mais aussi, ce qui nous intéresse ici, en tant que roi sacré par le Grand Prêtre de Jérusalem (2). Sans rentrer dans le rôle biblique de David il est important de noter qu’il est déjà chargé, au travers de ses descendants, de la mission eschatologique de conduire Israël jusqu’à la fin des Temps. Vient ensuite Salomon son successeur, personnifiant la transition naturelle du pouvoir du père vers le fils et la continuité dynastique. Ces deux figures ont aussi l’avantage pour les monarques d’offrir une image à laquelle se rattacher qu’ils soient fondateurs d’une dynastie ou successeurs – plus ou moins naturels – de leur père (3). Mais au-delà d’une simple utilisation de l’image royale, c’est quand on les assemble avec les deux dernières images qu’elles prennent leur vrai sens. La troisième image est celle d’une Transfiguration. Cette image est traditionnelle pour signifier le passage de l’Ancien Testament vers le Nouveau et offre ainsi aux empereurs une manière de raccorder leur règne en tant que souverains chrétiens avec les modèles monarchiques de l’Ancien Testament et la royauté de Jérusalem. Elle fait presque naturellement des empereurs du SER leurs successeurs directs ou du moins ceux qui perpétuent la même mission en accord avec la continuité des textes de l’Ancien au Nouveau Testament. La dernière plaque est plus originale, elle figure le Christ trônant avec la mention – en latin bien évidemment – « Les rois règnent par moi ». Lue avec les trois autres et en plaçant l’empereur comme vicaire du Christ, héritier d’une mission eschatologique, elle affirme sans détour la supériorité des empereurs du SER sur tous les autres monarques. Elle en fait même de manière indirecte l’origine de leur pouvoir temporel et, par-là, leurs obligés naturels ainsi que leurs inférieurs.

Le dernier élément remarquable – mais non le moindre – est constitué par la plaque frontale. Celle-ci peut surprendre tant son symbolisme apparait hermétique au profane. Composée de douze pierres semi-précieuses, elle représente une transposition du pectoral du Grand Prêtre de Jérusalem. Ce dernier, plus haute autorité spirituelle de l’ancienne Israël est souvent l’image associée avec la fonction sacrée des souverains (4). Bien que ni les empereurs, ni les rois ne disposent d’une fonction sacerdotale (5), leur nature sacrée les élève au-dessus de la masse des Hommes pour les rapprocher du Christ. Ce pectoral était orné de douze pierres représentant les Douze tribus d’Israël. L’héritage entre le SER et les prêtres de l’Ancien Testament est ainsi clair, dans ces douze nouvelles pierres il faut lire l’ensemble de la chrétienté. Détail intéressant qui ne peut s’observer qu’en se tenant à proximité de l’objet, les pierres sont maintenues sur le métal par des petits crochets qui affectent la forme de serres d’aigle. Ces dernières signifient que les douze nouvelles tribus – l’ensemble de la Chrétienté donc – sont maintenues ensemble et dominées naturellement par les empereurs du SER, les serres d’aigle étant la seule concession de la couronne à la tradition impériale romaine. Cette mise sous tutelle, sur la face avant de la couronne, mise en relief par ces éléments tant d’Ancien Testament que d’Antiquité tardive, met en lumière le double héritage des empereurs. Ce double héritage avec lequel il devront souvent jongler, leur offre des deux côtés une légitimité dans la domination de tous les autres monarques.

Ce programme de domination universelle affirmée et revendiquée, dont l’autorité vient principalement de l’héritage chrétien et, à la marge, du passé romain, sera le rêve après lequel courront tous les empereurs germaniques. Les empereurs de la dynastie ottonienne, visiblement commanditaires de la couronne n’ont ainsi eu de cesse d’affirmer leur pouvoir sur leurs collègues chrétiens de l’Ouest comme sur leurs voisins orientaux qu’il appartenait de christianiser en vertu de leur mission eschatologique. Cette couronne manifeste ainsi les constantes de la monarchie impériale pendant près de 900 ans. Tout d’abord la domination de l’Italie – du Nord du moins – qui en plus de leur offrir une deuxième couronne leur ouvre le chemin de la Rome où ils étaient sacrés jusqu’à Maximilien Ier (6). Ensuite la politique menée vis-à-vis des autres souverains chrétiens. Elus et sacrés, les empereurs germaniques n’ont eu de cesse de se poser en guides naturels de l’Occident jusqu’à ce que les dissensions allemandes des XVIe et XVIIe siècles ne les cantonnent à une sphère plus proprement germanique. Sur le plan global enfin, leur rôle de guide temporel de la chrétienté (7) les a poussés vers les territoires de l’Est où leur mission d’évangélisation et de guide de tous les peuples s’est accomplie avec plus ou moins de bonheur mais surtout avec constance. La nature programmatique de cette couronne apparait d’autant plus éclatante qu’elle symbolise non un homme mais une fonction (8) et qu’elle sera promptement abandonnée dans les images officielles avec la fin du Saint-Empire pour être remplacée par des regalia plus adaptés à l’Empire d’Autriche, lequel disposa d’un programme géopolitique quelque peu différent.

(1)   On pourrait même tenter une comparaison hardie avec le Japon où la dynastie régnante revendiquait jusqu’en 1945 une ascendance divine assez comparable avec le concept occidental de roi sacré.

(2)   Les Habsbourg possèdent d’ailleurs un tableau de Véronèse représentant cette scène aujourd’hui conservé au Kunsthistorische Museum de Vienne.

(3)   Les panégyriques des Empereurs byzantins avaient ainsi recours alternativement à l’une ou l’autre figure comme dans le cas de Basile Ier et Léon VI.

(4)   Les rois de France reprendront aussi la symbolique du Grand Prêtre au travers du manteau bleu.

(5)   Ce qui les différencie des souverains du Proche-Orient antique entre autres.

(6)   Charles Quint sera toutefois le dernier empereur sacré en Italie, à Bologne en 1530.

(7)   La séparation des rôles de guide temporel / spirituel avec le Pape ne cessa de créer des conflits entre les deux tout au long de l’histoire de l’Empire.

(8)   E. Kantorowicz, Les deux corps du roi, Paris, Gallimard, 1989.


Les commentaires sont fermés pour cet article.