Chronique viennoise (2) : que reste-t-il de l’Autriche ?

S’intéresser à la géopolitique et à la géoéconomie d’un pays – même pendant ses vacances – passe aussi par l’image que ce dernier tente de renvoyer au monde, consciemment ou non. Dans un cas l’on pourra considérer cela comme faisant partie d’une stratégie de soft power destinée le plus souvent à lisser une image de puissance parfois, voire souvent, conquérante (Chine, Etats-Unis, etc.). Dans le cas autrichien il est intéressant de se poser la question, au travers de l’Autriche actuelle, de ce qu’il reste d’un Empire dont le nom (Saint-Empire Romain Germanique, Empire d’Autriche, Empire austro-hongrois), les frontières, la puissance et les ambitions n’ont cessé d’évoluer du XVIe siècle à sa chute finale en 1918.

Géographiquement parlant, le constat est sans appel, il ne reste presque plus rien. Le traité de Saint-Germain en Laye, signé en 1919 avec une forte inspiration wilsonienne, suivi du traité de Trianon signé l’année suivante, démantèlent un empire multinational qui vivait depuis 1867 sous le régime de la double monarchie autrichienne et hongroise. L’Autriche trouve à Saint-Germain sa géographie actuelle qui l’ampute de près de 75% de son territoire avant-guerre ; aucun des autres belligérants ne subira pareille diminution. Depuis cette époque l’Autriche est, au contraire de l’Allemagne, devenue un pays sans puissance.

De ce passé impérial, il reste finalement peu de choses dans l’image de l’Autriche actuelle. Les références aux différentes composantes de l’empire sur lesquelles les Habsbourg régnèrent pendant plusieurs siècles (Hongrie, Bohème, Croatie, etc.) n’apparaissent que rarement à l’occasion de noms de bâtiments (ex : chancellerie de Bohême) et tout est fait pour donner à cette monarchie historique un caractère bien plus autrichien que proprement « danubien ». Ce repli sur une façade « nationale » masque un passé relationnel compliqué avec les différentes parties de l’empire qui, si elles étaient théoriquement liées par un consensus monarchique, s’apparentaient plus à une domination de l’Autriche sur les autres parties (1).

L’Autriche est ainsi aujourd’hui un petit Etat, presque sans armée et sans capacité de puissance propre qui se raccroche avant tout, tant par atavisme culturel que par opportunisme géoéconomique, au voisin allemand pérennisant en quelque sorte de manière inversée la Grossdeutschland et la Mitteleuropa dont rêvait Metternich. Au fond cette posture de second de l’Allemagne n’est pas une nouveauté, ni du XXIe siècle, ni même de la fin du XXe, puisqu’on la doit à un personnage omniprésent à Vienne, l’empereur François-Joseph, qui en 1873 conclut une première alliance « germanique » avant la formation de la Triplice en 1882.

Il est ainsi paradoxal de voir mise autant en avant la figure de François-Joseph. Certes il incarne pour les Autrichiens l’idéal du souverain-bourgeois, débonnaire à la rassurante figure de grand-père, mais il est aussi un symbole de l’effondrement de l’Empire lui qui arrive au pouvoir pendant la tourmente de 1848 et qui meurt au milieu d’une guerre qu’il a tout fait pour déclencher et qui verra la chute de son pays et de sa dynastie. Cette figure crépusculaire d’un empire fatigué est ainsi celle qu’on retrouve le plus souvent mise en avant dans une Vienne-musée, vitrine mondiale de l’Autriche actuelle. Si François-Joseph est si présent, il le doit également à sa femme, Elisabeth, plus connue sous son surnom de Sissi et incarnée pour des générations par le visage de Romy Schneider. Sissi est également à sa manière une figure paradoxale, mais plus au sens de la conscience autrichienne que de l’histoire européenne. Détestée, toujours aujourd’hui, par les Autrichiens, elle incarne dans la conscience du pays une sorte de « parti de l’étranger », elle qui outre ses origines extra-autrichiennes (dynastie bavaroise des Wittelsbach) et son mépris affiché des conventions de la cour de Vienne, n’hésita pas à fermement soutenir les Hongrois dans leur volonté d’autonomie (2). Cette figure originale, omniprésente lorsqu’on traverse Vienne, est avant tout tournée vers l’extérieur et sa mise en scène vise plus à donner satisfaction aux touristes du monde entier, inspirés tant par sa modernité revendiquée que par les films des années 50 à l’imagerie romanesque, qu’aux Autrichiens eux-mêmes qui préfèrent se tourner vers des figures plus « nationales ».

L’autre grand monarque mis en avant dans cette Vienne du XXIe siècle est l’impératrice Marie-Thérèse. Cette figure se comprend dans une volonté globale de replacer le pays dans une histoire plus nationale que simplement « germanique ». Au fond c’est le premier souverain d’Autriche dont on peut dire qu’il ait été réellement accepté librement par toutes les composantes de la monarchie danubienne. De même, si son règne reste grandement apprécié aujourd’hui, c’est avant tout par son foisonnement et sa floraison intellectuelle et artistique plus que par la gloire des armes autrichiennes puisqu’elle dut composer avec la montée en puissance de la Prusse. Cette dernière qui se fit grandement aux dépends de l’Autriche dans l’espace centre européen, devait à terme représenter pour l’Autriche une Némésis particulièrement féroce pour Marie-Thérèse (1740-48, 1756-63) comme pour François-Joseph (1866).

Des autres monarques, parfois plus promptement « autrichiens » au sens géopolitique du terme que les deux suscités, il n’y a que très peu d’images. Exit donc les Ferdinand II, les Léopold Ier, Joseph II ou François II/Ier.  De même le Prince Eugène n’apparait qu’en tant que bâtisseur du Belvédère où d’ailleurs il est extrêmement peu représenté. Le passé de l’Autriche mis en scène dans la Vienne actuelle est ainsi fortement contrôlé et choisi, la place étant aux gestionnaires nationaux plus qu’aux conquérants militaires incarnant le cosmopolitisme pourtant caractéristique de la monarchie danubienne.

Ce qu’il reste de l’Autriche au fond c’est la volonté de faire coller le passé au présent, de raconter l’histoire d’un pays bourgeois et débonnaire dont les époques les plus intenses auraient été le siècle des Lumières et la Belle Epoque. Cette tendance à l’universalisme de la « vie légère » et bourgeoise au son des valses de Strauss, colle bien en miroir à l’image de l’Autriche actuelle, pays à haut niveau de vie, centré sur lui-même et dont la seule influence extérieure est exogène puisqu’incarnée par les instances onusiennes installées au nord de Vienne. Et si finalement le passé d’un pays, au travers de la mise en scène qui en est faite aujourd’hui, était une manière programmatique de projeter les ambitions de son propre présent ?

(1) François-Joseph adoptera d’ailleurs comme devise en 1848 viribus unitis (unis par la force), tout un programme…

(2)   Son influence sur son mari à l’occasion du compromis de 1867 est indéniable.


1 comment to Chronique viennoise (2) : que reste-t-il de l’Autriche ?