David Petraeus : un beau jour dans la vallée du Tigre – R. Le Sommier

Regis le sommier, david petraeusIl est toujours très intéressant de mettre la main sur une œuvre originale, sortant des canons et schémas habituels de la pensée. La biographie consacrée par Régis Le Sommier au général américain David Petraeus, actuel directeur de la CIA, l’est à plus d’un titre. Originale tout d’abord par son sujet ; certes D. Petraeus est sans doute le militaire américain en activité le plus connu dans le monde, très largement hors des seules sphères anglo-saxonnes, mais voir qu’un Français consacre plus de 200 pages à un militaire étranger est chose plus que rare. Son auteur ensuite, puisque loin des universitaires ou des géopolitologues spécialistes du monde militaire, Régis Le Sommier est avant tout grand reporter de guerre et actuellement directeur adjoint de la rédaction de Paris Match. En vérité c’est justement cette position de l’auteur par rapport à son sujet qui est le premier intérêt de l’ouvrage puisque R. Le Sommier a pu rencontrer à plusieurs reprises David Petraeus, depuis l’Irak en 2006 jusqu’aux bureaux de la CIA en 2011. Cette proximité entre les deux fait de ce livre une source de première main qui permet de mieux apprécier la personnalité et les choix de celui qui avant de rentrer dans le monde des espions les plus connus du grand public aura également été commandant en chef des forces de la coalition en Irak puis en Afghanistan.

Son enfance et son héritage culturel – son père est un marin hollandais, réfugié aux Etats-Unis pendant la 2e Guerre Mondiale – nous le montrent comme le plus européen des militaires américains. Pétri de culture classique, passionné de lecture, David Petraeus est un atypique, au point qu’il choisira de faire une thèse à Princeton à la fin des années 70 à un moment où les militaires n’y étaient pas spécialement appréciés. Toutefois il ne faudrait pas en faire un non-américain. D. Petraeus est aussi, ce qui est sans doute sa plus grande originalité, parfaitement coulé dans le moule socio-culturel des Etats-Unis. L’importance de la condition physique, le culte de la performance, y compris dans un aspect statistique si cher aux sports US, en font une passerelle vivante entre les deux cultures. Il n’est ainsi pas un intellectuel de l’armée confiné dans des travaux d’analyse – même s’il est l’auteur du manuel de contre-insurrection de l’US Army – mais avant tout un leader de terrain, lui qui choisit l’infanterie au sortir de West Point au moment où cette arme peine à intéresser.

Un des grands aspects de Petraeus reste sa capacité à aller rechercher l’information nécessaire au succès dans les endroits les moins orthodoxes – pour un militaire américain – et à ne pas faire de discrimination de sources. Ainsi il exhume les travaux de R. Trinquier et D. Galula qu’il fait rééditer et préface et se passionne pour M. Bigeard et ses expériences en Indochine et en Algérie. D. Petraeus qui a connu assez tôt dans sa carrière de commandant la complexité des terrains post-chaos avec l’opération de maintien de la paix à Haïti en 1994, est persuadé dès la fin des années 70 que les guerres « inconfortables » de type Vietnam resteront longtemps la typologie majeure des conflits auxquels devront faire face les Etats-Unis. Les évènements lui ont donné raison.

Apôtre du surge qu’il invente en Irak et applique avec succès dès 2006 sur un terrain réputé extrêmement dur, il cristallise autour de lui une école de pensée militaire restée connue sous le terme COIN. Si le succès est rapidement au rendez-vous en Irak, son tour en Afghanistan comme remplaçant au pied levé d’un S. Mc Chrystal renvoyé pour un article paru dans Rolling Stone, est plus mitigé. Certes Petraeus y reste peu de temps – environ 1 an – mais les choses ne s’améliorent pas réellement sous sa direction. Nommé à la tête de la CIA en avril 2011 alors qu’il ambitionnait plutôt le poste de joint chief of staff, D. Petraeus doit se couler dans ses nouveaux habits ; le raid sur Abottabad montre qu’il y parvient sans trop de mal.

C’est sur cette opération que s’achève le livre de R. Le Sommier, laissant celui qui définissait son principal apport aux terrains d’Irak et d’Afghanistan comme « le surge des idées » face à une vie dans les bureaux de Langley où peut au moins retrouver le temps de s’adonner à sa passion de la course à pieds. Certes le futur de D. Petraeus se dessine de manière incertaine en filigrane puisque beaucoup le verraient comme le candidat rêvé aux élections présidentielles de 2016 ou 2020. Dans ce livre D. Petraeus apparait aussi comme la face, médiatiquement, émergée d’un iceberg du pouvoir militaire américain commençant à Robert Gates – l’homme qui a renversé l’approche militaire des Etats-Unis après le renvoi de D. Rumsfeld – pour finir à S. Mc Chrystal, l’homme des forces spéciales.

Si Petraeus est sans doute un leader d’exception, une sorte de nouveau Mc Arthur, il l’est aussi au travers de ce système complexe d’hommes complémentaires que le livre aurait gagné à plus décortiquer. De même on pourra lui reprocher le ton parfois un peu hagiographique dont il fait preuve vis-à-vis de son sujet, gommant ses faiblesses, son côté un peu monomaniaque (le surge en Afghanistan puis les drones à la CIA), et notamment l’aspect très casse-cou du personnage, éminemment dangereux à ce niveau de responsabilité. Toutefois ne boudons pas notre plaisir, David Petraeus : un beau jour dans la vallée du Tigre, n’ambitionne pas d’être une biographie scientifique et reste avant tout un livre extrêmement intéressant et très utile pour comprendre tant l’homme D. Petraeus qu’une partie du système militaire américain.


2 comments to David Petraeus : un beau jour dans la vallée du Tigre – R. Le Sommier

  • Pedro

    Si D Petraeus a été apprécié des militaires français en Afghanistan, c’est en partie « en creux », par comparaison avec son prédécesseur Mc Chrystal considéré lui comme un chef psychorigide, froid et méprisant envers les armées non américaines. La « remise » au gout du jour des théories de Galula ont aussi flatté l’orgueil du coq (militaire) français. Pour autant, sa théorie du COIN oppose toujours deux strates opérationnelles:
    -le niveau stratégique vise à convaincre le centre de gravité insurgé (la population) du bienfondé de l’opération enduring freedom et de la présence de l’ISAF
    -le niveau tactique doit gagner les cœurs de la population tout en faisant la guerre au frère/père/fils de celui qui doit bénéficier de la calinothérapie otanienne (opérations CIMIC…).
    Bilan incontestable: ça ne marche pas. Pour différentes raisons, bien sûr. et cela n’est évidemment pas la faute personnel de Petraeus. N’empêche!
    Pour autant, l’homme est intéressant, parce que brillant, volontaire, et c… Pour ce qui est du militaire, il a multiplié les gestes amicaux envers les armées européennes. Ça n’est déjà pas si mal!

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci pour ton commentaire.

    Le livre montre bien que Petraeus a tout à fait compris quel usage il pouvait et devait faire des médias, contrairement à Mc Chrystal qui lui s’est toujours montré très éloigné de cette sphère là. En même temps la formation forces spéciales n’aide pas trop à la communication, y compris avec ses partenaires étrangers. D’un autre côté, Petraeus reconnait lui-même dans le livre, à demi-mot certes, son échec en Afgha où la situation était très différente de l’Irak (notamment dans la préexistence de cadres étatiques anciens). Après il est sur que pour mener une coalition multinationale il vaut cent fois mieux un Petraeus qu’un Mc Chrystal et comme disait Foch: « j’admire beaucoup moins Napoléon depuis que j’ai commandé des Alliés »…