Et l’homme créa la Terre – B. Lemartinel

« Quand les fondamentalistes détournent la géographie », tel est le sous-titre de cet ouvrage récemment paru chez F. Bourin. Le sujet, original et intéressant, s’apparente de prime abord à un exercice de géo-politique puisque les groupes fondamentalistes religieux – c’est d’eux dont il est question dans le livre – revendiquent de plus en plus un destin politique et tentent, pour parvenir à leurs fins, d’instrumentaliser toutes les sciences. Toutefois, si l’on pense immédiatement aux sciences dites « dures », la géographie, science principalement humaine, n’apparait pas immédiatement à l’esprit comme potentiel champ d’affrontement entre fondamentalistes et scientifiques. C’est justement tout l’attrait du propos de B. Lemartinel de montrer comme la géographie, dans ses multiples aspects, regroupe une série d’enjeux dans l’interprétation qu’elle donne ou non des différents phénomènes contenus dans les livres sacrés.

Centré sur les trois grandes religions monothéistes – et bien évidemment les groupes fondamentalistes qui se revendiquent de ces dernières – l’ouvrage de B. Lemartinel suit de manière intéressante un découpage thématique depuis les mythes de création du monde jusqu’à la fin des Temps – l’Apocalypse pour les Chrétiens – en passant par l’ensemble des légendes ayant trait au Déluge. Le fait qu’une grande partie des textes, notamment ceux formant l’Ancien Testament, soient plus ou moins communs à ces trois religions facilite l’appréhension du phénomène de distorsion de la géographie par les fondamentalistes pour faire coller leur(s) lecture(s) littérale(s) à la réalité scientifique. L’auteur montre ainsi les stratagèmes employés par les différents groupes – nous n’osons pas employer ici le terme de sectes quoique ce dernier puisse parfois s’appliquer – allant de la négation pure et simple de l’évolution darwinienne au détournement des débats entre scientifiques pour laisser supposer que les légitimes interrogations sont en réalité des aveux d’ignorance. Cette description pour le moins convaincante laisse songeur quant à l’instrumentalisation qui peut être faite de la géographie et aux implications de cette dernière. A titre d’exemple on citera le débat actuel, ponctuellement plus ou moins virulent, sur le réchauffement climatique que certains groupes n’hésitent pas à faire coller à leur interprétation de la colère divine…

Néanmoins, bien que l’ouvrage aborde un sujet éminemment intéressant et de salubrité publique – la manipulation de la science – ce dernier présente plusieurs défauts qui nuisent à son propos général. Tout d’abord l’ouvrage, par le choix thématique de son découpage sur les grandes problématiques ayant trait aux mythes religieux, s’avère souvent complexe à aborder. On se perd ainsi souvent entre les différents courants fondamentalistes au sein d’une même religion et d’un chapitre à l’autre il est parfois dur de comprendre la globalité des positions de tel ou tel groupuscule. De même, en se focalisant globalement sur la description des théories et des moyens employés par ces derniers, l’auteur passe trop peu de temps sur l’analyse des objectifs finaux des fondamentalistes qui ne sont abordés que très brièvement dans le dernier chapitre. L’ouvrage aurait sans doute gagné à être plus analytique, notamment au plan géopolitique, pour mettre en lumière les profonds enjeux autour de la localisation du Mont Sinaï entre Egypte, Arabie Saoudite et Israël, ou sur les projets tant de politique intérieure que de politique étrangère des différents courants créationnistes américains. Sur la forme même certains passages surprennent et l’on passe de manière assez abrupte des fondamentalistes religieux aux écologistes extrémistes sur la question de la « Terre comme Paradis perdu » sans forcément voir la logique qui préside à ce saut.

En définitive l’ouvrage, disposant d’un sujet de premier plan et, à notre avis, trop confidentiel, voit son propos fort intéressant atténué par une forme parfois maladroite. La lourdeur de l’énumération des courants et groupes à chaque chapitre et la faiblesse d’analyse sur les buts finaux empêche de saisir le fond du danger représenté par tous ceux qui manipulent la science au nom de quelque but ou autorité supérieure. Les géographes comme les décideurs politiques doivent être en alerte devant ces tentatives d’instrumentalisation dont l’auteur montre comment certaines peuvent se révéler d’une machiavélique finesse ; ne serait-ce que pour ce côté whistleblower, l’ouvrage de B. Lemartinel mérite d’être lu.


2 comments to Et l’homme créa la Terre – B. Lemartinel

  • Barbara

    Très bonne revue.

    Il aurait été intéressant de parler également d’autres fondamentalismes religieux et de leur convergence avec les fondamentalismes monothéistes sur ces questions.
    Par exemple, la « secte » hindou Hare Krishna, présente aux Etats-Unis (ISKCON), rejoint très volontiers les thèses créationnistes chrétiennes, et s’allie à certains combats. L’évolution étant réservée à la conscience et non à la forme physique -qui elle est immuable- cela entraîne toutes sortes d’implications politiques.
    Concernant la problématique du changement climatique que tu as soulevé, l’ISKCON reprend notamment à son compte les « sulfureuses » problématiques de la désertification ou de la montée du niveau de la mer comme illustrations de sa vision de l’équilibre (et du déséquilibre). Ce sont aussi des positions très tranchées et apocalyptiques sur les raisons de l’existence du pétrole et donc sur les conséquences de son extraction et de son commerce (que l’on peut associer à des signes annonciateurs de « fin « du monde).

    Un sujet qui pose de nombreuses questions et qui mérite qu’on s’y arrête…

    Bien à toi

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci beaucoup de ton commentaire !

    En effet au début du livre je me suis dit comme toi que le fait de ne se concentrer que sur les trois grands monothéismes laissait tout un pan inexploité alors que le moins qu’on puisse dire c’est qu’il y a à faire (Hare Krishna, Scientologues, Témoins de Jéhovah, etc.). Toutefois je comprends le point de vue de l’auteur de ne prendre que des organisations « détournant » le message de leur religion originelle à des fins d’instrumentalisation et où il est facile d’avoir un accès au texte original pour voir comment ce même message est déformé. Ce qui est intéressant c’est, comme tu le mentionnes justement, que les « petites » sectes essaient de se raccrocher elles aussi, en symboles comme en actes, aux grandes religions ; où du moins à une certaine interprétation des grandes religions. Il en découle la proximité dont tu parles de même que la reprise par la Scientologie d’une grande partie de l’imagerie de l’Eglise Catholique Romaine à commencer par leur symbole…
    Trop souvent on oublie que la religion est un instrument de géopolitique puisqu’elle fait partie du soft power et qu’elle peut bien souvent servir des intérêts plus ou moins avouables. C’est d’ailleurs justement sur la faiblesse d’analyse de ces intérêts que le livre pêche à mon goût alors que certains exemples sont particulièrement flagrants comme l’Arabie Saoudite avec le Wahabisme.

    Peut être un sujet à traiter dans un prochain numéro de la revue ? 😉