Etats-Unis : pour l’amour du pétrole

petrole, oil, USAOutre la reprise des hostilités entre Israël et le Hamas dont les relations oscillent entre le prudent évitement et la guerre chaude depuis maintenant plus de 3 ans, la grande nouvelle géopolitique – voir plutôt géoéconomique – de ces derniers jours aura été l’annonce du nouveau World Energy Outlook de l’Agence Internationale de l’Energie (ou International Energy Agency ; IEA). A première vue rien d’exceptionnel dans la sortie de cette publication annuelle regardée dans le milieu de l’énergie comme une bible, tant grâce aux données brutes qu’elle fournit qu’à cause de ses analyses prédictives. Si cette année le focus du World Energy Outlook est sur l’Irak, la nouvelle qui a retenu l’attention des médias est bien la projection concernant la production pétrolière et gazière des Etats-Unis. Tout au long de la présentation l’on se rend compte, suivant les prévisions de l’IEA, que les Etats-Unis, en utilisant les réserves non-conventionnelles onshore, devraient redevenir à l’horizon 2020 le premier producteur mondial de pétrole. Outre cette information primordiale, il est sous-entendu – parfois avec insistance – qu’en conséquence l’Amérique du Nord va redevenir dans la foulée une zone exportatrice d’hydrocarbures grâce au boom des Etats-Unis. Cette double information qui a fait le tour des rédactions de presse en moins de 24 heures, au point de totalement éclipser le focus irakien de ce World Energy Outlook, laisse quand même sceptique le spécialiste.

Les Etats-Unis sont devenus importateurs de pétrole à la faveur de la seconde guerre mondiale où ils ont utilisé le Mexique comme base logistique d’hydrocarbures pour les opérations alliées. Depuis cette date Washington est lancé dans une course à la sécurisation de ses approvisionnements en pétrole, ce qui peut en grande partie expliquer les orientations géopolitiques du pays de ces 60 dernières années. Outre la politique américaine au Proche et au Moyen-Orient et les réactions épidermiques à toute modification de l’orientation politique des Etats d’Amérique Latine, la doctrine Carter – les Etats-Unis s’autorisent toute action pour préserver leur approvisionnement en pétrole, y compris la guerre – est révélatrice de l’importance que revêt l’or noir dans la géopolitique étatsunienne. Ayant, momentanément, résolu l’équation gazière par l’exploitation intensive des réservoirs de gaz de schiste sur leur sol, les Etats-Unis souhaiteraient faire de même avec les différents pétroles non-conventionnels onshore à un moment où, géopolitiquement et géoéconomiquement, ils sont totalement sur la défensive.

Toutefois en réfléchissant aux déterminants juridiques, technologiques et économiques, l’on se rend compte que la réalité est bien moins rose que l’IEA nous la présente. Au niveau juridique d’abord, il se trouve qu’aux Etats-Unis, contrairement à la France, le propriétaire du sol est aussi propriétaire du sous-sol ce qui induit nécessairement d’âpres négociations avec ces mêmes propriétaires terriens et ce pour chaque champ dans lequel un forage est entrepris. Ceci nous amène naturellement à examiner les données technologiques notamment des pétroles et gaz de schiste puisque la principale caractéristique de ces derniers est de se présenter dans une multitude de petits réservoirs extrêmement fragmentés ce qui rend leur exploitation à grande échelle compliquée puisqu’elle nécessite de multiples forages dans de multiples endroits. Il en ressort une appréciation sur la rentabilité économique et le business model de ces pétroles assez mitigée. Certes le gaz de schiste dispose des mêmes déterminants, toutefois la situation gazière des Etats-Unis, obligés d’importer en majorité du GNL depuis Trinidad et Tobago, voire depuis le Golfe Persique et l’Asie du Sud-Est rendait mécaniquement cette production plus rentable.

Si l’on se penche sur la structure des fournisseurs en pétrole des Etats-Unis (1), l’on se rend compte que ce sont leurs voisins immédiats Canada (24%) et Mexique (11%) qui arrivent en tête, devant l’Arabie Saoudite (10%) et le Venezuela (8%). Cela signifie donc que leurs principaux fournisseurs sont aussi leurs deux pays limitrophes ce qui rend économiquement moins intéressante l’extraction de pétrole non-conventionnel américain et signifie surtout que l’exportation de ce pétrole de schiste ne pourra pas être économiquement rentable puisqu’elle ne pourra se faire que de manière maritime et non de manière terrestre.

Pour ce qui en est des bouleversements géoéconomiques induits par l’hypothèse que les Etats-Unis redeviennent à terme exportateurs, comptons sur l’OPEP dont la seule ressource de ses pays-membres est le pétrole – ce qui explique entre autre que l’OPEP ait toujours refusé l’adhésion de la Russie – pour procéder à une hausse du cours du baril si jamais ce dernier venait à trop fortement baisser. Depuis 1973, l’organisation a largement prouvé sa capacité à utiliser de manière politique le levier économique, d’autant plus utile depuis que la Chine est devenue en 2011 le premier importateur de pétrole devant les Etats-Unis.  Le bouleversement géoéconomique attendu n’aura donc sans doute pas lieu. Si les Etats-Unis arrivent néanmoins à devenir autosuffisants en pétrole – ce qui, étant donné les déterminants économiques associés à l’extraction du pétrole de schiste, n’est pas assuré – cet évènement restera cantonné au sous-continent nord-américain. De plus cette éventuelle autosuffisance ne résoudra pas le problème majeur des Etats-Unis qui reste lié à leur appréhension particulière du changement climatique.

Ainsi on en arrive à la question de l’image renvoyée par cette prospective et des intérêts qu’elle sert. En effet l’annonce de l’IEA sur l’autosuffisance américaine à l’horizon 2020, doit être mise en relation avec le fameux focus sur l’Irak. Si l’on regarde les prévisions de l’IEA concernant ce dernier, l’on se rend compte qu’il serait le nouvel eldorado pétrolier du Moyen-Orient d’ici une quinzaine d’années, multipliant sa production pétrolière et ses exportations par 3 entre 2012 et 2035. Or la situation sur le terrain apparait à l’heure actuelle légèrement plus sombre. Si l’instabilité chronique du pays ne semble pas en voie de résorption, bien au contraire, l’Irak est travaillé par l’influence iranienne notamment dans le domaine gazier où Téhéran voudrait bien rapatrier le gaz naturel produit au sud sur son territoire via un gazoduc en cours de construction. Au niveau pétrolier lui-même, l’Irak apparait comme déserté par les grandes compagnies puisque lors des dernières enchères de mai 2012, sur les 12 blocs d’exploration-production proposés par l’Etat, seuls 3 ont trouvé preneur. De plus les compagnies s’étant intéressées à ces enchères sont toutes issues de la sphère émergentes puisque les 3 blocs en question ont été achetés par TPAO/DragonOil/Kuwait Energy, Lukoil et Pakistan Petroleum. Ce focus sur l’Irak a ainsi tout d’une manœuvre d’influence envers les compagnies occidentales pour les amener à investir dans le pays au moment où l’influence directe des Etats-Unis dans ce dernier est en plein effondrement. Si l’on suit la tendance actuelle, l’Irak pourrait rapidement devenir un satellite géoéconomique de l’Iran, de la Turquie ou même du couple Russie-Chine toujours prompt à la coopétition lorsqu’il s’agit d’hydrocarbures.

Si l’on lit ce World Energy Outlook en termes d’influence sur le monde de l’énergie on se rend bien compte des objectifs poursuivis : d’un côté afficher les Etats-Unis comme nouveau pôle pétrolier mondial expliquant par là même leur stratégie de repositionnement sur le continent américain non pas en tant que passage à la défensive et perte de puissance mais comme anticipation stratégique. D’un autre côté, en positionnant l’Irak comme nouvel eldorado pétrolier, tenter d’attirer des investissements occidentaux pour compenser le départ des Etats-Unis sur un plan géopolitique comme géoéconomique. Il faut ainsi se pencher sur la nature même de l’Agence Internationale de l’Energie pour comprendre qu’il ne s’agit pas d’un organisme indépendant et onusien comme l’Agence Internationale à l’Energie Atomique (AIEA) mais bien d’un organisme rattaché à l’OCDE, groupe multiétatique dominé par les Etats-Unis. Les précédents concernant d’éventuelles influences au travers du World Energy Outlook de l’IEA ne manquent pas et la dernière en 2009 concernait déjà une orientation des prospectives de la demande pétrolière en faveur du scénario défendu par les Etats-Unis en prévision de la conférence de Copenhague (COP 15).

Le dossier du pétrole est toujours aussi sensible aux Etats-Unis surtout dans une période compliquée pour Washington. En perte globale d’influence au niveau économique et étatique, les Etats-Unis se servent à l’heure actuelle de leur arme principale : leur influence au niveau des organisations internationales productrices ou non de normes. Si cette influence est principalement visible au travers des organisations issues du système Bretton-Woods, l’Agence Internationale de l’Energie est un autre de leurs bastions où ils peuvent indirectement orienter le débat sur l’une ou l’autre des grandes problématiques.

(1)   N. Mazzucchi, « Les défis américains de l’énergie » in Nouvelle Revue Géopolitique n°6-7, octobre 2012.


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