Les (nouveaux) maitres du monde

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Les élections de cette fin d’année 2012 ont livré leur verdict aux Etats-Unis comme en Chine – si tant est qu’on puisse dans ce dernier cas parler d’élection. B. Obama et Xi J. vont diriger pour les années à venir les deux puissances mondiales lancées l’un contre l’autre dans un affrontement géoéconomique global. Le XVIIIe congrès du PC chinois, chargé de désigner le nouveau Comité Central, avait d’ailleurs été reculé pour se produire en même temps que les élections présidentielles américaines, signe de l’orientation particulière de Pékin vis-à-vis des Etats-Unis. Toutefois ces deux évènements ont eu des résultats contradictoires. Si la Chine, comme c’est le cas depuis l’arrivée au pouvoir de Deng X. et la mise à l’écart de la Bande des Quatre, a choisi de continuer la politique d’ouverture au monde en nommant Xi J., les Etats-Unis ont fait le choix inverse.

Pur shanghaien (1) et digne représentant des princes rouges – son père a été vice-premier ministre de Mao avant de subir les affres de la paranoïa de ce dernier – Xi J. est un tenant de l’ouverture de la Chine à l’économie de marché et de l’intégration de cette dernière dans l’ordre international, économique et diplomatique. Cette nomination de celui qui succèdera en janvier prochain à Hu J. est un signal fort envoyé à l’Occident de la continuité d’un mouvement entrepris à la fin des années 70. Malgré le ralentissement de l’économie globale – et notamment de l’Europe – dont la Chine pâtit, cette dernière a fait le choix – grandement forcé étant donné ses déterminants économiques – de l’ouverture coûte que coûte au marché. Alors même que la Chine depuis Deng X. cherche à tracer une voie originale sur la scène internationale (non-participation aux alliances militaro-diplomatiques, promotion du multilatéralisme économique, orientation Sud-Sud, etc.) elle semble arriver à un tournant de sa position globale : celle où elle va devoir assumer la position et les responsabilités inhérentes à la première puissance économique mondiale (2). Transformation de l’outil militaire (3), repositionnement global vers l’Ouest (Union Européenne) comme vers l’Est (Asean, Japon), développement de positions d’excellence dans des domaines stratégiques (aérospatial, énergies renouvelables, télécoms, informatique, etc.), la Chine est lancée dans une stratégie de déploiement tous azimuts afin de concurrencer les Etats-Unis dans tous les domaines pour assurer son programme : l’autosuffisance du pays et la stabilité de ses marches.

Outre ce signal fort qu’est la désignation de Xi J., la Chine a, comme le reste du monde, observé avec intérêt les élections présidentielles américaines. Ces dernières, plus disputés sur le papier que dans la réalité, ont vu B. Obama être réélu pour un nouveau mandat malgré un bilan global plutôt léger si l’on excepte la mort de Ben Laden, hautement symbolique pour les Américains. La réélection de B. Obama laisse entrevoir pour les quatre prochaines années la continuité d’une stratégie américaine marquée avant tout par la défensive et le repli sur le continent américain, bien loin de l’expansionnisme forcené des années Bush. Si les Républicains voulaient relancer une diplomatie forte et redonner un coup de fouet à un complexe militaro industriel en perte de vitesse depuis 2009, les Démocrates ont quant à eux choisi de se focaliser avant tout sur l’économie nationale et la sécurisation de l’influence des Etats-Unis en Amérique dans une doctrine Monroe inverse, plus marquée par l’impuissance que par la puissance. L’abandon programmé des bastions traditionnels de la politique américaine depuis quelques années à savoir le Moyen-Orient, L’Asie Centrale et, à un autre niveau, l’Europe, laisse un vide dont les pays émergents ne tardent pas à profiter. Le recentrage économique sur une zone qui est sa principale base d’approvisionnements (4) se comprend. Toutefois ce qui est le plus marquant – et d’une certaine manière le plus inquiétant – c’est que toute la stratégie de Washington depuis 2006 semble marquée par le sceau de la défensive et de la perte d’initiative ; les Etats-Unis se contentant d’être en réaction permanente aux mouvements stratégiques des autres acteurs. La Smart Defense, nouveau concept des Etats-Unis au sein de l’OTAN, destinée à mettre sous tutelle non les capacités d’intervention des pays de l’Alliance (le pooling & sharing est là pour çà) mais les BITD de ces mêmes pays, en est le meilleur exemple. La Smart Defense est ainsi un outil défensif destiné à créer artificiellement un marché captif pour les Etats-Unis reposant sur un discours qui met en avant la diminution des budgets militaires occidentaux (5). En empêchant l’émergence de produits concurrents en Europe – pensons au F-35 de Lockheed Martin sciemment pensé comme « tueur » de recherche aéronautique européenne par son système d’accords de développement soigneusement cloisonnés – les Etats-Unis ne se prémunissent pas contre l’émergence d’autres solutions issues des pays émergents sur lesquels ils n’auront que très peu d’influence contrairement à la situation actuelle.

La Chine est ainsi lancée à la conquête des marchés mondiaux alors que les Etats-Unis dans le même temps se recentrent de plus en plus sur leur pré-carré historique. Le blocage en septembre dernier par B. Obama lui-même d’investissements chinois sur le sol américain dans le domaine de l’éolien est révélateur de cette nouvelle posture  action-chinoise / réaction américaine. L’inversion du paradigme stratégique des années 80-2000 où les Etats-Unis étendaient progressivement leur mainmise sur le globe (Europe, Afrique puis Proche-Moyen Orient, Asie et Eurasie) semble maintenant complète. Le plus intéressant est de voir comment cette inversion vient d’être sanctuarisée par une décision politique – démocratique même du côté américain – où la volonté du Prince se trouve confortée aussi bien en Chine qu’aux Etats-Unis.

(1)   Les Shanghaiens, par opposition aux Pékinois, sont les tenants au sein du Parti Communiste Chinois de la ligne de l’ouverture au marché international.

(2)   Selon les dernières prévisions de l’OCDE, la Chine devrait devenir la première économie mondiale en 2016.

(3)   N. Mazzucchi, « Le Sea power, déclin militaire, triomphe géopolitique » in Nouvelle Revue Géopolitique n°8, janvier 2013.

(4)   Le Canada et le Mexique sont les 2 premiers fournisseurs de pétrole des Etats-Unis.

(5)   De manière plus ou moins dramatique selon les pays ; G-H. Bricet des Vallons, « Armée française, la ruine en héritage » in Nouvel Economiste n°1636, novembre 2012, pp. 11-12.


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