Energie : les grandes manœuvres de fin d’année

gaz, gas, LNG, GNL, hydrocarbureLe monde de l’énergie semble devoir connaitre une certaine ébullition à l’approche de la fin de l’année. Non pas que celle-ci soit uniquement conditionnée par l’arrivée de l’hiver dans l’hémisphère Nord qui augmente de manière très importante la demande en énergie, mais plutôt que les grandes questions mondiales sont inlassablement évoquées à la même époque.

Comme chaque année depuis 2009 et la conférence COP 15 de Copenhague, la conférence des parties annuelle de l’UNFCCC sur le changement climatique s’est achevée sur un retentissant fiasco. Le protocole de Kyoto est une fois encore prolongé sine die comme lors de la conférence de Durban l’année dernière et rien n’a changé si ce n’est le lieu de rendez-vous, le Qatar remplaçant ironiquement l’Afrique du Sud. Tenir une conférence sur le changement climatique chez l’un des premiers producteurs mondiaux d’hydrocarbures – qui de plus conditionne l’ensemble de sa richesse nationale sur la rente associée même si celle-ci est en cours de réinvestissement, notamment en Europe – voilà qui a de quoi surprendre. Au final lorsqu’on se rend compte que « l’accord » trouvé cette année n’est en réalité qu’une redite du précédent – et que l’on peut le résumer selon la lapidaire formule « on est d’accord pour trouver un accord » – cela n’étonne plus. La volonté ferme des Etats-Unis comme de la Chine, l’Inde et la Russie, chacun pour des raisons différentes, de ne pas aboutir à un accord contraignant empêche invariablement la conclusion d’un nouveau protocole. Si les Etats-Unis semble se polariser de plus en plus vers une opposition tous azimuts, d’autant plus avec leur stratégie nationale sur les gaz et pétrole de schiste, un espoir subsiste sur le long terme quant à la Chine et à la Russie. La première, en pleine transition énergétique, a parfaitement acté la nécessité impérieuse de transformer son mix énergétique et s’oriente de plus en plus vers le développement de solutions industrielles en énergies renouvelables (solaire et éolien) au plus grand dam des Etats-Unis. La position russe, intimement liée à la problématique des crédits carbone, pourrait elle aussi trouver une solution dans les prochaines années avec la ré-industrialisation programmée du pays qui limitera la baisse des quotas carbone associés. Toutefois ces deux embryons de solutions ne sont pas pour tout de suite, surtout dans le cas chinois, et pendant quelques temps encore les gouvernants du monde devraient nous livrer le même spectacle de fin d’année.

Pendant que la régulation globale était, dans l’énergie comme ailleurs, au point mort, les relations bilatérales prenaient le relais. C’est ainsi que la semaine dernière était lancée en grande pompe par V. Poutine la construction du gazoduc russo-européen South Stream. Ce dernier, branche sud du trident gazier russe enserrant l’Europe, conclut la stratégie russe vis-à-vis de l’Union Européenne en bypassant les problèmes liés à la, parfois mauvaise, volonté ukrainienne. L’entreprise française EDF, tout comme l’italien ENI et l’allemand BASF sont parties liées au projet dans une stratégie géoéconomique de moindre dépendance de la part des pays d’Europe les plus puissants au détriment des « petits pays » d’Europe centrale et orientale. Cette stratégie, expérimentée par l’Allemagne depuis le milieu des années 90, a largement porté ses fruits et la présence de l’entreprise italienne, tout comme celle d’EDF, vise à empêcher la création d’un axe russo-européen ne passant que par Berlin. Cette défiance mutuelle se fait en faveur de la Russie qui, en organisant elle-même une certaine forme de concurrence entre ses divers canaux d’approvisionnement (Nord Stream, South Stream et la voie ukrainienne) se retrouve gagnante sur tous les tableaux, notamment en empêchant les Européens de s’entendre. Il n’est ici même plus question de Nabucco tant South Stream sanctuarise la puissance de la Russie en Europe et son orientation vers l’Ouest alors même que la situation entre Russie et Chine oscille toujours entre coopétition et évitement prudent.

La dernière grande manœuvre énergétique qui touche la France est aussi la plus surprenante, celle de la volonté affichée par l’iranien Tadbir Energy de racheter la raffinerie Petroplus de Petit Couronne. Cette entreprise, liée à la fondation Khomeiny, fait figure de paravent pour le gouvernement iranien qui, avec cette offre très médiatisée, tente d’ouvrir une brèche dans le front des pro-sanctions. L’Iran étant sous embargo européen, toute exportation de produits pétroliers, à commencer par le brut, en direction de l’Europe est strictement bannie. Si les responsables de Tadbir Energy expliquent qu’un brut non-iranien peut être utilisé le temps que le désaccord sur l’Iran soit résolu, il est bien évident qu’il s’agit là d’une manœuvre claire visant à créer ex nihilo des dissensions au sein de l’Europe. Personne ni du côté iranien ni du côté français, n’est dupe ; néanmoins l’utilisation des difficultés économico-sociales d’un pays à des fins géoéconomiques tend à toucher de plus en plus le Vieux Continent.

Signe des temps, sur ces trois grandes manœuvres, les pays émergents sont systématiquement en position d’action ou de régulation et les pays développés toujours en position d’attente ou de réaction. Le secteur de l’énergie qui, par son orientation éminemment stratégique et son implication globale, est l’un des meilleurs révélateurs de la géoéconomie mondiale, laisse entrevoir un passage à la défensive de plus en plus marqué des Etats-Unis et une apathie totale des Européens dont l’a-stratégie se double d’une crise qui va bien au-delà du simple fait économique. Pendant ce temps, les concurrents émergents, BRICs ou non, ne se font pas prier pour en profiter et imprimer leur tempo. Comme toujours en stratégie, celui qui a l’initiative a de grandes chances de l’emporter…


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