Diplomate en guerre à Kaboul – J. d’Amécourt avec R. Poirot-Lellig

Rarement un conflit n’aura été aussi difficile à comprendre dans toutes ses subtilités diplomatiques, militaires, sociales ou économiques que le conflit afghan ouvert depuis maintenant plus de dix ans. Dans ce contexte particulier qui est également celui de l’engagement de troupes françaises depuis de nombreuses années, l’intérêt d’un témoignage de première main comme celui que nous livre l’ancien ambassadeur de France à Kaboul, Jean d’Amécourt, s’avère primordial pour comprendre depuis la coulisse les tenants et les aboutissants de l’engagement de la France.

S’ouvrant sur la tragique affaire d’Uzbin, le livre pose d’emblée le cadre de la présence de la France en Afghanistan, celui d’une guerre dure et complexe où plus de 80 soldats français ont laissé la vie en plus de 10 ans de présence sur le terrain. Si la description faite par l’ancien ambassadeur de France à Kaboul touche si profondément, c’est parce qu’elle ne s’attarde pas tant sur l’évènement militaire en lui-même que sur l’après. La visite du Président de la République sur une base militaire où les cercueils des soldats attendent, alignés, leur retour sur le sol français rappelle que depuis près de 11 ans, une guerre se joue à l’autre bout du monde.

Néanmoins l’ouvrage de Jean d’Amécourt n’est pas un livre sur la guerre. C’est au contraire un livre sur la diplomatie, sur l’engagement d’un pays et les coulisses de celui-ci dans un contexte particulièrement dangereux et complexe : une guerre de coalition contre un ennemi souvent invisible, tapi au cœur de la population et avec en sous-main des enjeux géopolitiques et géoéconomiques dépassant largement le cadre d’un petit pays d’Asie Centrale. Entre mémoires – nomination comme ambassadeur, rencontre des divers protagonistes afghans, des autres ambassadeurs, des militaires français ou américains – et analyse – la place des différentes ethnies, le jeu de tel ou tel ministre – l’ouvrage mêle les genres, le plus souvent brillamment même si parfois l’on se perd un peu dans la complexité de la situation. Au fond rien de plus normal vu le pays dont il est ici question.

Il en ressort une guerre complexe où la France est un acteur, certes majeur mais arrivé tardivement sur l’échiquier géostratégique afghan ; de l’avis notamment des décideurs politiques et militaires américains. D’un autre côté, la nécessaire reconstruction d’un pays incontrôlable, si ce  n’est impossible à pacifier, impose de composer politiquement avec des acteurs locaux dont la fiabilité est toujours sujette à caution. Le double, voire triple, jeu qui caractérise ministres, responsables politiques et militaires afghans – issus de l’époque soviétique, des rangs des talibans ou récemment revenus d’exil – renforce un peu plus la complexité de la situation et la difficulté de mener dans ces conditions une mission diplomatique de représentation de la France et de ses intérêts.

Attentats, lutte contre le trafic d’opium, égalité homme-femme sont ainsi des sujets brûlants pour tout représentant politique occidental que J. d’Amécourt évoque ici. Au-delà de ces problématiques inévitables en zone de guerre, l’ouvrage revient enfin sur l’engagement lui-même et son devenir. Si J. d’Amécourt ne cache pas son pessimisme quant aux suites de cette affaire afghane, il annonce clairement aussi qu’il ne faut pas « baisser les bras » ni laisser tomber l’Afghanistan, même – et surtout – une fois les troupes occidentales parties. Si le retrait des troupes de l’OTAN est d’ores et déjà prévu, l’auteur ne cache pas que la grande inconnue et le grand enjeu sera le « comment » de ce retrait et que ce dernier conditionnera grandement l’avenir de l’Afghanistan et des relations que ce dernier entretiendra avec l’Occident.

Plaidant finalement pour un dialogue régional renforcé avec tous les Etats parties-prenantes de la problématique afghane, l’auteur revient sur son engagement et son désir de ne pas voir l’Afghanistan retomber dans l’oubli. Cette conclusion qui n’est pas sans rappeler la fin de La guerre selon Charlie Wilson, nous exhorte aussi d’une certaine manière à ne pas oublier ceux qui ont œuvré, dans la lumière ou dans l’ombre, pour la France lors de son engagement afghan. Les coulisses diplomatiques dessinées ici par J. d’ Amécourt et R. Poirot-Lellig sont un indispensable témoignage, au plus près des évènements, qui doit être mis en parallèle des nombreuses analyses militaires sur le conflit afghan pour tenter de saisir un peu mieux la réalité d’un conflit que David Petraeus qualifiait avec euphémisme de guerre « inconfortable ».


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