Résultats des élections italiennes, retour aux années 90 ?

Dire que le scénario était connu d’avance entrainerait cette analyse plus sur les voies de la voyance que de la géoéconomie ; néanmoins il difficile de se déclarer surpris des résultats des dernières législatives italiennes. La fragmentation des voix entre une gauche peinant à retrouver un leader depuis Romano Prodi et une droite galvanisée par le retour du cavaliere Berlusconi était attendue. Ce qui l’était moins c’est d’une part l’effondrement du centre qui plonge dans un abyme qu’il n’avait plus connu depuis la seconde moitié des années 90 et l’arrivée sur la scène politique nationale de Beppe Grillo, comique souvent désigné comme populiste, dont le parcours politique naissant n’est pas sans rappeler celui d’un homme d’affaires entré dans l’arène après un autre séisme politique : celui du tangentopoli.

Si le parcours de Grillo rappelle autant celui de Berlusconi, même si leurs idées ne sont pas identiques, c’est qu’il incarne le ras-le-bol absolu de l’Italie vis-à-vis de sa classe politique. En 1994, Silvio Berlusconi, entrepreneur milanais ayant fait fortune dans l’immobilier puis les médias, entrait en politique avant tout pour défendre ses intérêts propres puisque ses principaux soutiens politiques, dont Bettino Craxi, se retrouvaient subitement en prison ou en exil. Berlusconi inaugura immédiatement un style politique propre fait de provocation médiatique, de populisme et, surtout, d’utilisation intensive des techniques du marketing et de la communication issus du monde des affaires. Cette révolution qui le porta au pouvoir en 1994 allait durer puisqu’aujourd’hui, près de 20 ans plus tard, il est toujours présent à plus de 70 ans ; si bien que Roberto Benigni dans sa célèbre émission la più bella del mondo sur Rai Uno a pu parler de « retour de la momie ». Berlusconi qui détient le record de longévité pour un Président du Conseil, est ainsi passé en 20 ans de jeune premier à grand ancêtre et son succès, même s’il n’est pas arrivé en tête du scrutin, surprend finalement peu. Comme la gauche, il a su capitaliser sur le ressentiment des Italiens face à la politique de rigueur initiée par le gouvernement Monti, bien trop exigeant et technocratique pour un pays comme l’Italie.

Cette même gauche italienne, si elle arrive en tête à la Chambre, ne remporte au fond qu’un demi-succès. Ayant fait campagne sur l’opposition à la rigueur et sur le peuple face aux instances financières et politiques supranationales (Europe, FMI, OMC, etc.), Pier-Luigi Bersani se retrouve quand même talonné par Berlusconi et par Grillo, deux personnages qui se présentent comme des non-professionnels de la politique. Car la gauche italienne, si elle n’est plus au pouvoir depuis 2008 ne peut se prévaloir d’une absence de responsabilité dans la situation actuelle. Contrairement à un pays comme la France qui est divisé entre « partis de gouvernement » et « extrêmes », l’Italie a une forte tradition de la participation de l’ensemble du spectre politique aux coalitions gouvernementales. Ainsi aucun parti institutionnalisé ne peut se prévaloir d’une virginité de gouvernement et les leaders d’aujourd’hui ont souvent été les seconds couteaux d’hier. Un personnage comme Massimo d’Alema, ancien leader des jeunesses communistes, incarne bien cette contradiction entre positionnement politique marqué et participation gouvernementale puisqu’il fut ministre puis Président du Conseil entre 1998 et 2000.

Reste l’Ovni Grillo, comique populaire et présenté comme populiste, entré en politique comme Berlusconi en 1994 sur le thème du « tous pourris ». Sa forte percée incarne bien la défiance absolue des Italiens face à une classe politique autoreproductrice où aucune alternative ne semble vraiment exister. Sa farouche volonté de n’entrer, pour le moment, dans aucune coalition, incarne bien cette vision de la politique en Italie actuelle comme une volonté absolue de la fin des compromissions. Grillo, s’il fait figure d’épouvantail, essaie avant tout de ne pas apparaitre comme le nouveau Berlusconi, malgré les similarités entre les deux parcours politiques.

L’effondrement du centre, au-delà même de Mario Monti qui ne bénéficiait au fond de l’appui d’aucune grande formation, rappelle aussi fortement les lendemains de Mani pulite. Le consensus de sauvetage du pays à tout prix, fut-ce celui d’une mainmise de l’étranger financier et technocratique, s’est effondré à la suite des mesures drastiques imposées par le gouvernement Monti. Certes l’Italie n’a pas fait défaut, mais à quel prix. L’économie du pays est aujourd’hui paralysée, encore plus qu’en France, et il ne semble pas y avoir d’échappatoire visible. Le gouvernement Monti paye ainsi son orientation fortement atlantiste et bruxelloise dans un moment où le peuple italien est plus en demande d’unité nationale et de renforcement de son identité que dans celui d’une solution financière.

Le nouveau profil politique de l’Italie est encore très indistinct. Il est en tous les cas certain que seule une coalition large pourra trouver l’assise nécessaire pour gouverner le pays. Toutefois, avec cette situation qui rappelle fortement les années 90, plus la coalition sera large plus elle sera instable et sujette aux soubresauts, à l’immobilisme et aux compromis. Comme à la suite des élections de 1994, il suffirait de la défection d’un partenaire même très minoritaire pour bouleverser la conduite de l’Etat. Cette instabilité chronique que l’on pensait révolue avant la crise, semble une maladie de la République italienne, première ou deuxième d’ailleurs, apportant de l’eau au moulin de ceux qui réclament une nouvelle constitution.

Exactement vingt ans après, l’Italie paie encore la fin de la Démocratie Chrétienne qui n’a toujours pas été remplacée sur l’échiquier politique et si le bipartisme a connu un certain succès ces dernières années, il a été balayé par la crise comme l’est aujourd’hui Mario Monti. Au fond les grands gagnants de ce scrutin sont d’un côté les populistes antirépublicains des deux bords qui gagnent dans cette affaire des arguments sur le côté ingouvernable de l’Italie et de l’autre côté les régionalistes, principalement du Nord, qui peuvent une nouvelle fois se retourner contre une république centralisatrice qu’ils présentent comme inutile et couteuse.

Au plan géoéconomique cette nouvelle donne italienne qui a affolé les bourses mondiales, laisse craindre plusieurs choses. D’une part l’ingouvernabilité annoncée du pays risque d’obérer les réformes nécessaires à l’assainissement de la situation économique de l’Italie, toute tentative un peu poussé faisant probablement sauter le gouvernement qui l’initiera. D’un autre côté une immobilité italienne crée un risque quant à un défaut de l’économie nationale et, par là, un effondrement automatique de l’euro ; l’Italie ayant en Europe un poids autrement plus important que la Grèce ou l’Irlande. Si Bersani venait à former un gouvernement comme c’est l’hypothèse la plus probable, celui-ci aurait une orientation géoéconomique radicalement différente du précédent. Si la gauche italienne, à l’exception des communistes, ne s’est jamais montrée farouchement anti-américaine ou anti-européenne, Bruxelles comme Washington sont néanmoins assurés de perdre de l’influence à Rome. Cette montée du sentiment, si ce n’est national du moins en opposition aux instances supra-nationales, se retrouve dans toute l’Europe de manière plus ou moins apaisée. L’Italie est le premier des grands pays européens à l’expérimenter aussi fortement, avant peut-être une contagion à l’ensemble du continent ?


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