Prism, golem des Etats-Unis ?

PRISM, Snowden, espionnage, USALorsqu’une grande affaire internationale d’espionnage – car c’est bien de cela qu’il s’agit – éclate, il est toujours intéressant d’observer les réactions. A l’attentisme ont succédé les cris d’orfraie depuis que le très médiatique Edward Snowden a déclaré que ses anciens employeurs, loin de n’espionner que le net, s’intéressaient également de près aux Etats et à leurs représentants. C’est surtout l’annonce d’un espionnage américain des instances de l’Union Européenne et de ses membres qui choque les Européens comme en témoigne la réaction outrée du Der Spiegel, journal à l’origine de la révélation. Hors du fait que Bruxelles s’apparenterait à un nid d’espions étant donné que les Etats-Unis espionneraient également leurs partenaires otanniens, la révélation de la surveillance des puissances occidentales par leur allié d’outre-Atlantique avec force micros et interceptions de communications a laissé les acteurs européens hébétés. Christian Harbulot ayant parfaitement mis en lumière les tenants et aboutissants de cette affaire lors de ses récentes interventions, intéressons-nous au fond caché de ce que signifie PRISM pour les Européens.

Au fond la seule véritable surprise de cette affaire c’est bien la naïveté des Européens. Qui pouvait en effet croire que les Etats-Unis créateurs et dirigeants de l’Internet, se priveraient de l’utiliser à leur avantage ? Ces derniers vivent dans une certaine forme de paranoïa sécuritaire, surtout depuis le 11 septembre dont le Patriot Act manifestation éclatante de cette dernière. La complexité du monde, la mondialisation et l’interconnexion facilitent certes le travail mais la mécanique reste la même depuis la Guerre Froide et même avant. Tel est aussi le prix de la Pax americana. Colin Gray nous en rappelle l’acuité stratégique et le cynisme dans son ouvrage La guerre au XXIe siècle quand il cite les paroles du chancelier allemand Bethmann-Hollweg à propos de l’invasion allemande de la Belgique en 1914 : « la nécessité ne connait pas de loi » (p.260). Or pour les Etats-Unis l’espionnage des Etats européens, leurs principaux compétiteurs dans de nombreux domaines, marque la nécessité du maintien de la puissance américaine, en termes militaires et économiques, qui est fondamentale pour Washington. Cette paranoïa informationnelle manifeste surtout, vu son ampleur, une certaine faiblesse des Etats-Unis et une crainte non-avouée de l’Europe dont ils ont bien identifié que si elle devenait demain une vraie puissance unifiée et agissant d’une seule volonté – au sens beaufrien – pourrait devenir leur Némésis économique.

La dichotomie profonde existant entre les alliances militaires et les alliances économiques est également l’une des causes de l’étonnement lié à cette affaire d’espionnage. Alors que la souveraineté économique est, au sein de l’OTAN un problème patent comme nous le notions il y a peu, cette différence d’appréhension de la notion même d’alliance éclate aujourd’hui. Ne nous trompons pas ; si les Etats-Unis sont bien les alliés de la France dans le domaine sécuritaire et ce depuis de nombreuses années, il n’en est pas de même dans le domaine économique. Les Etats-Unis, dans la compétition économique de la mondialisation, seraient même plutôt les ennemis les plus farouches des entreprises européennes dans un grand nombre de domaines (énergie, défense, aéronautique, télécoms, etc.). Toutefois la confusion est sciemment entretenue de l’autre côté de l’Atlantique entre alliance militaire et alliance économique – de même qu’il n’y existe pas de vraie séparation entre les domaines militaires et économiques en termes d’intérêt stratégique – afin d’abaisser l’attention des Européens dans les nombreuses négociations commerciales où les deux se retrouvent souvent face à face comme lors du contrat de renouvellement de la flotte de chasseurs de l’armée de l’air marocaine où Dassault luttait contre General Dynamics. Au sein même de l’OTAN cette notion de compétition économique tend à déborder sur le militaire avec la doctrine de Smart Defence qui fait entrer plus fortement dans l’alliance la question de la conception et de la construction de matériels militaires, une façon d’introduire encore plus fortement les industriels américains en Europe.

Cette nouvelle guerre économique de tous contre tous issue de la mondialisation et marquant l’ère de l’hypercompétition, éclate enfin. Alors que durant des années les thuriféraires de la soi-disant « mondialisation heureuse » pointaient le rôle pacificateur de nos alliés américains et l’innocuité du concept de guerre économique entre Occidentaux, celui-ci fait un retour fracassant. Qu’E. Snowden se pense, de manière au fond assez narcissique, comme un « chevalier blanc » de la vérité devant révéler au monde, à un moment tout à fait opportun, les agissements de ses employeurs ne change pas grand-chose. Oui nos alliés militaires peuvent être nos pires ennemis économiques et il serait temps que l’on en prenne conscience à Paris comme ailleurs sur le Vieux Continent.


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