Chronique vénitienne (2) : le déclin et la chute

Le caractère pseudo-romantique que l’on prête à Venise ne cesse pas de surprendre. Si la mise en scène actuelle est digne d’un village Potemkine pour touristes nord-américains ou asiatiques, la ville a bien plus à offrir. Ce qu’elle propose avant tout au regard du visiteur averti c’est le témoignage d’une puissance éclatante mais révolue. En passant devant les tours de l’Arsenal, dans la salle du Grand Conseil du Palais des doges et même dans San Marco, où les trésors byzantins sont un rappel de la prise de Constantinople en 1204, comment ne pas ressentir que tous les monuments de  la ville sont une mise en scène de sa propre gloire ? Le destin de cette petite bande de terre marécageuse sur les bords de l’Adriatique ne peut que laisser songeur quant à celui des micro-Etats actuels fondant l’essentiel de leur puissance sur le commerce ou leur position géoéconomique.

Si Venise a su s’élever durant tout le Moyen-âge de cité insulaire isolée à centre mondial du commerce au début de la Renaissance, elle a également connu un déclin inéluctable à partir de la fin du XVIe siècle. Après avoir triomphé de Byzance au début du XIIIe siècle, Venise devient la grande puissance de l’Adriatique. Etablissant des colonies et des comptoirs jusqu’en Mer Noire, la République s’impose rapidement comme l’emporium de la Méditerranée et le centre de commerce obligatoire de l’Orient vers l’Occident. Toutefois c’est également dans cette seconde moitié de Moyen-âge qu’elle se lance dans les conflits avec ses voisins dans le but de transformer sa puissance commerciale en une puissance aspirant à la domination d’un domaine terrestre . Les différentes guerres avec Gênes (dont la guerre de Chioggia en 1378) et avec Milan permettent à Venise de se tailler un important dominion en Italie du Nord et du Centre. Toutefois la République ne sait pas s’adapter à cette nouvelle configuration. Tiraillée entre son rôle commercial traditionnel qui lui fournit l’essentiel de ses revenus et ceux de ses familles patriciennes, et son nouveau positionnement de puissance terrestre, Venise ne transforme pas sa gouvernance, continuant le modèle de république oligarchique qui a fait sa fortune sans chercher à renforcer les liens avec les territoires nouvellement acquis. Or si la souplesse des institutions vénitiennes, reposant sur l’alternance des grandes familles, représentées au Grand Conseil, dans les fonction dirigeantes est parfaitement adaptée au cas de la république commerciale, il l’est moins dans celui d’une puissance territoriale appelée à se défendre contre ses compétiteurs.

Venise, devenue au début du XVIe siècle la première puissance d’Italie, s’oppose à toutes les grands Etats européens en construction qui ont décidé de faire de la péninsule, territoire le plus riche du continent, leur terrain d’affrontement. La formation de la Ligue de Cambrai en 1508 à l’initiative du Pape, mais regroupant également la France, le Saint Empire et le royaume d’Aragon, est la première étape de cette confrontation entre Venise et les grandes puissances en construction. La bataille d’Agnadel, perdue en 1509 contre la Ligue sonne le déclin du pouvoir vénitien sur la Terre Ferme. Dans le même temps, Venise s’est découvert un autre ennemi, sur mer celui-là : l’Empire ottoman. Premier grand Etat administratif, ce dernier est l’opposé de la République. Les affrontements entre Venise et Constantinople vont rythmer les derniers siècle de la puissance vénitienne. Si les deux s’étaient déjà affrontés durant la fin du XVe siècle après la chute de Constantinople, c’est surtout les XVIe et XVIIe siècle qui vont voir la lutte entre les deux s’intensifier. Alors que Venise domine à la fin du XVe une grande partie des îles grecques et l’ensemble de l’Adriatique, elle va voir son territoire fondre en deux cent ans au point qu’en 1797 lors du traité de Campo Formio qui met fin à son indépendance, le territoire de Venise ne se limite plus qu’à l’actuelle Vénétie et à quelques possessions en Adriatique-nord.

En réalité ce sont plus deux systèmes que deux Etats qui se sont affrontés. Malgré l’héroïsme des commandants vénitiens, dont plusieurs deviendront doges (S. Venier, F. Morosini, F. Erizzo), et la victoire de Lépante en 1571, les années de 1509 à 1797 sont celles d’un lent déclin face à l’affirmation des Etats-administratifs. Certes, la modification des couloirs commerciaux vers l’Europe, d’abord le long de l’Afrique puis à travers l’Atlantique modifient la situation économique de la ville, toutefois cette dernière continue d’être prospère et de représenter un enjeu important pour les différentes puissances de la région comme en témoigne le traité de Campo Formio. Les routes commerciales méditerranéennes n’ont ainsi jamais cessé d’être utilisées notamment pour le transfert des produits du Levant et de Perse vers l’Europe occidentale et du nord. Toutefois en s’engageant sur le chemin de la puissance géopolitique, Venise a fait de ses navires de commerce des cibles pour ses adversaires.

En outre la mobilisation des ressources et l’appareil administratif, modèle dans le cas d’une république marchande du Moyen-âge mais totalement dépassé pour un Etat moderne, se révèle le principal point faible de Venise. L’Empire ottoman, son principal ennemi, présente un profil totalement opposé. Centralisé, administré de manière efficace et tatillonne – sur le modèle byzantin – capable de mobiliser rapidement des ressources en hommes et en argent, l’Empire ottoman est le premier Etat moderne. L’administration de l’armée et la capacité de construction navale se révèlent deux atouts particulièrement dommageables pour Venise. Si Lépante est pour les Européens une grande victoire qui anéantit plus des deux-tiers de la flotte ottomane, celle-ci retrouve très rapidement une puissance comparable et est à nouveau capable de défaire Venise sur mer quelques années après. De son côté Venise repose sur un système oligarchique participatif où les grandes familles mettent leurs ressources à la disposition de l’Etat en cas de besoin militaire sur un modèle qui rappelle celui des contrats maritimes d’association. S’affrontement ainsi un Etat possesseur des ressources qui les dispense comme récompense à ses affidés et de l’autre une association nobiliaire se réunissant presque ad hoc en cas de nécessité ; de stricts opposés. Si Venise a souvent insisté sur le concept de liberté (économique, politique, religieuse), c’est surtout un modèle d’Etat léger prônant une sorte de laisser-faire constant que représente la République à partir du XVIe. L’absence d’un corps administratif intermédiaire et d’une unicité de la décision expliquent grandement le déclin et la chute du grand emporium d’Italie.

La montée en puissance de nouveaux Etats comme l’Empire ottoman au XVIe, la France au XVIIe et l’Angleterre au XVIIIe, s’explique avant tout par leur capacité administrative et centralisatrice du pouvoir. La mobilisation des ressources au service de l’Etat, même si elles peuvent souvent sembler faibles comme dans le cas anglais, est à l’époque moderne le préalable de la puissance. Cette conception hobbesienne de la monarchie – au sens étymologique – explique en grande partie l’essor des nouveaux Etats, base de ceux d’aujourd’hui. D’ailleurs à l’heure actuelle, la puissance repose toujours en partie sur la capacité de mobilisation des ressources, cette dernière s’exerçant de plus en plus, au travers d’une alliance forte Etat-entreprise. Centralisation de la décision, unicité de la volonté, mise en œuvre efficace, prise en compte de la réalité économique dans le politique et vice-versa sont des constantes qui perdurent ; certains semblent avoir mieux retenu les leçons du passé que d’autres…


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