Guerra economica e intelligence, Il contributo della riflessione strategica francese contemporanea – G. Gagliano

C’est une initiative originale que celle de Giuseppe Gagliano, directeur du think-tank italien Centro Carlo de Cristoforis, que de nous proposer un digest de la pensée stratégique française en matière de guerre économique. S’il n’existe pas à proprement parler d’école française – au sens académique – en la matière puisqu’aucune formalisation de recherche n’existe dans ce pays sur la guerre économique, il convient de considérer une certaine approche commune des problématiques. Au travers de l’analyse des œuvres de plusieurs auteurs (J. Pichot-Duclos, E. Dénécé, C. Harbulot (avec E. Delbecque ou P. Baumard), E. Lehmann et F. Decloquement), G. Gagliano nous livre son analyse de plus de dix ans de publications sur le sujet.

Dès l’introduction, l’auteur remarque que plusieurs constantes peuvent être retirées de la pensée française sur la guerre économique. Tout d’abord l’appréhension de la mutation des rapports de force internationaux et de la compréhension des dynamiques mondiales depuis la fin de la Guerre Froide. Même si les auteurs français s’opposent nettement aux thèses de la « mondialisation heureuse » pour mettre en avant les concepts d’affrontement économiques entre Etats et entreprises, ils soulignent que la mondialisation et la fin du système bipolaire a amené une transformation des relations. Dans ce cadre l’analyse des politiques de puissance américaine et japonaise, pour les ouvrages les plus anciens, et de la Chine pour les plus récents, sert de cadre de comparaison intellectuelle.

La valeur mise en avant dans cette nouvelle forme de confrontation entre puissances est l’information. Cette dimension relevée tant par les spécialistes du monde économique (Harbulot, Baumard) que par les analystes du renseignement ou de la chose militaire (Pichot-Duclos, Dénécé) est commune à toutes les analyses françaises. Prenant sa source dans l’analyse des Toffler sur les mutations civilisationnelles, l’importance de l’information dans les nouveaux conflits – comme matière première, arme ou enjeu – l’analyse de « l’école française » met l’information – et par conséquent le renseignement – au centre de l’échiquier de la puissance mondiale. L’apport de la réflexion américaine en ce domaine est flagrant, tant dans l’aspect géoéconomique (Toffler) que dans celui plus organisationnel (Wilensky, Brandenburger et Nalebuff). La prise en compte de la mutation de l’information depuis la fin des années 1990 avec la révolution d’internet – et les problèmes du cyberespace posés par Ronfeldt et Arquilla – laisse apparaitre de nouveaux acteurs, producteurs ou utilisateurs de connaissance, sis dans la société civile : associations, ONG, think-tanks, etc.

En matière de références stratégique, l’école française si elle fait souvent appel à Sun Tzu, se révèle volontiers, comme le relève G. Gagliano, plus clausewitzienne qu’autre chose. L’aspect extrêmement pragmatique de la pensée stratégique du maitre prussien ainsi que son insistance sur l’apport et l’importance de l’être humain dans la guerre sont particulièrement adaptés à la guerre économique vue au travers de la ressource informationnelle.

En réalité cette approche clausewitzienne – voire germanique puisque d’autres penseurs allemands de la fin XIXe-début XXe sont invoqués dans les travaux français – amène naturellement à la considération du rôle central de l’Etat dans les logiques de puissance. L’articulation des différents rôles attribués à l’Etat et aux entreprises dans les stratégies nationales d’accroissement de puissance, révélée par les études sur les Etats-Unis, le Japon ou la Chine, se révèle fondamentale dans la pensée française.

Ces différents déterminants stratégiques dessinent une pensée originale, pourtant parfois mal acceptée en France même. Il est ainsi intéressant de voir que la pensée française apparait mieux prise en compte en Italie, comme en témoigne l’intérêt que lui porte G. Gagliano, que dans beaucoup de cercles de l’Hexagone. La non-structuration de cette pensée en une véritable école – avec les différents problèmes que cela entraine comme la non-reconnaissance universitaire – pénalise indéniablement les auteurs des différents ouvrages chroniqués dans Guerra economica e intelligence, Il contributo della riflessione strategica francese contemporanea. Cet ouvrage se révèle original et utile puisqu’il est le premier à envisager et à présenter les travaux des auteurs précités comme un tout, ou du moins une concordance d’approches épistémologiques. Toutefois on peut néanmoins lui reprocher son format un peu trop digest anglo-saxon et, partant, une légèreté de la critique de la pensée française. Il aurait été intéressant de plus insister sur les caractères communs et divergents de chacun des auteurs pour les confronter – pourquoi pas ? – à ce qui se fait en Italie sur le sujet. Il n’en reste pas moins que Guerra economica e intelligence, Il contributo della riflessione strategica francese contemporanea offre une approche originale et jusqu’alors négligée en France du questionnement sur l’existence ou non d’une french touch de la guerre économique.


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