Les vertus de la défaite: les États-Unis contre l'OPEP

petrole, oil, USASi traditionnellement l’on se glorifie, à juste titre, de ses victoires, celles-ci portent en elles un germe pervers qui a souvent été à l’origine de la chute des puissants: l’excès de confiance. La défaite, elle, pour terrible et amère qu’elle soit, peut, paradoxalement, être la source des victoires de demain. La défaite est avant tout un révélateur. Crue et sans pitié, elle est la traduction dans la réalité de divers errements, mauvais choix, insuffisances ou erreurs. Si elle met ces derniers en lumière et les sanctionne impitoyablement, elle permet aussi au stratège avisé, pour peu que celui-ci soit encore en place, d’en tirer des leçons salutaires. Souvent plus dure est la défaite, mieux les leçons sont retenues. Si de nombreux exemples existent dans le monde militaire comme le célèbre redressement de l’armée prussienne après 1806 pour aboutir à la très efficace armée de 1813-1815, les exemples abondent aussi en géoéconomie.

L’un des plus fameux, souvent mal interprété d’ailleurs, concerne le premier choc pétrolier de 1973 et les relations entre les États-Unis et l’OPEP. Pour comprendre les implications de ce dernier, il appartient de comprendre le cadre global des relations pétrolières depuis le début des années 60. Les indépendances des pays pétroliers, souvent colonies des puissances européennes, se sont succédées depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale. En Afrique avec notamment l’ancienne colonie française d’Algérie ou l’Égypte, en Asie avec les anciens dominions anglais et néerlandais (Indonésie), sans parler du Golfe persique sous tutelle anglaise, l’émancipation de nombreux pays introduit un bouleversement dans le monde pétrolier. Désormais les grandes majors ou IOC (International Oil Companies) ne sont plus les possesseurs des ressources qu’elles exploitent; elles doivent composer avec de nouveaux acteurs, les NOC (National Oil Companies) créés par ces nouveaux États indépendants dans le sillage de leur émancipation. Si les IOC ont perdu le contrôle direct des ressources, elles restent des partenaires de premier plan, ne serait-ce que pour leur savoir-faire technologique. Toutefois tous les gisements ne se valent pas et la difficulté de l’exploration-production ne requiert pas toujours l’intervention des majors occidentales. Face à cette nouvelle donne géopolitique et géoéconomique, la principale peur des Occidentaux était de voir le ressentiment de l’époque coloniale pousser ces nouveaux pays indépendants dans les bras de l’URSS qui tentait de profiter du capital sympathie acquis grâce au soutien apporté aux mouvements indépendantistes comme le FLN algérien. De cette peur est née la volonté de rassembler ces pays pétroliers au sein d’un nouvel organisme commun destiné à normaliser leurs relations avec leurs clients occidentaux autant qu’à leur donner un semblant d’indépendance vis à vis des deux blocs : l’OPEP.

Fondé en 1960 par des États-clients des États-Unis, l’Iran et le Venezuela, l’OPEP était appelé à un grand avenir. Première grande union de producteurs-exportateurs, forme d’alliance internationale promise à un grand avenir comme en témoigne le Groupe de Cairns actif à l’OMC dans les négociations agricoles, l’OPEP a su s’affirmer tout au long des années 60 jusqu’à son moment de gloire de 1973 qui allait marquer tant l’apogée de sa puissance que le début de son déclin. L’embargo décrété en octobre 1973 pour protester contre l’aide occidentale apportée à Israël lors de la guerre de Kippour est souvent considérée comme un évènement majeur de la géoéconomie et des relations internationales. En effet c’est la première fois que des Etats non-occidentaux réussissent un tel coup, mettant à mal pour un certain temps l’économie américaine et permettant de temporiser l’aide apportée par ces derniers à Israël. Si Kippour reste une indéniable victoire israélienne, celle-ci est d’autant plus amère que sur le terrain elle a été particulièrement difficile à obtenir avec une vraie surprise stratégique subie au début du conflit et qu’au niveau international elle a marqué une certaine dissension avec l’allié américain, celui-ci étant de plus en plus dépendant des pays arabes. La hausse du baril qui a suivi l’embargo a entrainé une importante crise économique aux Etats-Unis, partiellement résorbée par la suite, qui a montré combien les Américains étaient devenus dépendants des approvisionnements en matières premières. Les Etats-Unis qui avaient fondé leur prospérité au début du XXe siècle et une partie de leur puissance militaire durant les deux guerres mondiales sur le contrôle du pétrole se retrouvaient à l’aube du troisième quart du siècle fortement dépendants. Cette défaite face à l’OPEP qui a abouti à un certain relâchement de la relation Etats-Unis – Israël a été très mal vécue par Washington qui a néanmoins su en tirer des leçons importantes pour que plus jamais une situation pareille ne se reproduise.

Ce choix stratégique opéré par l’OPEP d’utiliser l’arme pétrolière à des fins géopolitiques peut être considéré comme une victoire tactique mais également comme une défaite stratégique. En forçant le jeu géopolitique sur la question de la Guerre du Kippour, vis à vis des États-Unis non-belligérants dans cette affaire, les pays membres de l’OPEP ont provoqué eux-mêmes la fin de leur quasi-monopole. Si la défaite immédiate a été très dure pour les États-Unis, elle leur a surtout permis de prendre conscience du pouvoir latent de l’OPEP et, par-là, de mettre en place les mesures destinées à affaiblir ce dernier. La mésestimation par l’OPEP du pouvoir réel des États-Unis et de ses compagnies pétrolières a amené à une surestimation du pouvoir que représentait une organisation avant fondée par des États aux stratégies souvent divergentes pour ne pas dire antagonistes. Le pouvoir de régulation et d’achat représenté par les États-Unis, premier marché pétrolier mondial jusqu’en 2012, a permis à ces derniers de se retourner vers d’autres États, non-membres de l’OPEP, petits producteurs aux ressources intéressantes. Cette proposition des compagnies pétrolières de développer les ressources pas ou peu exploitées de pays non-affiliés à l’OPEP (Pérou, Côte d’Ivoire) ou de réorienter ses achats vers des pays non-OPEP (Canada, Mexique) a progressivement affaibli le pouvoir de production que possédait l’OPEP. Les pays de l’OPEP n’étant pas régulateurs de raffinage ni même de marché puisque le pétrole est et reste mono-côté en USD, leur pouvoir ne reposait au final que sur une base extrêmement fragile.

La réorientation des achats de pétrole des États-Unis, premier importateur mondial avec une demande largement plus importante que celle des autres pays développés, combinée avec la hausse globale de la production mondiale qui induit une offre de plus en plus importante par rapport à la demande, affaiblit rapidement l’OPEP. Dès le début des années 80 avec la crise qui frappe l’Occident et réduit la demande, les pays producteurs voient leur pouvoir fondre très rapidement au point d’eux-mêmes se trouver au bord de la crise. Depuis 1973 l’OPEP n’a plus jamais retrouvé une position de pouvoir comparable. Si les NOC disposent effectivement de la ressource, le pouvoir technologique et logistique dont disposent les majors oblige les deux types d’entités à coopérer. La principale erreur stratégique de l’OPEP aura été de penser que la possession de ressource leur offrait un pouvoir géopolitique illimité et de mésestimer l’ensemble des autres éléments inhérents à la géoéconomie du pétrole.

Dans ce cadre c’est avant tout l’USD qui était et demeure la principale force des États-Unis, au point que l’on peut considérer que depuis le fin des accords de Bretton-Woods le dollar américain n’est plus une monnaie mais une norme internationale. Il n’est pas étonnant dans ce cadre que l’une des premières demandes de la part de la Russie et de la Chine au début de la crise en 2008 ait été une bi-cotation du pétrole en USD et en EUR. Cette fois par contre les Etats-Unis surent éviter la défaite et le dollar américain reste, pour le moment, le véritable cœur du marché mondial du pétrole.


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