Petrobras et l’Etat, de très proches à trop proches

petrole, oil, USA, Brazil, China, GulfC’était l’une des grandes success stories de la deuxième moitié des années 2000 ; Petrobras, la compagnie pétrolière nationale du Brésil se révélait à partir de 2006 comme l’un des principaux pôles de puissance du pays et, après la découverte des réserves non-conventionnelles offshore du bassin de Santos, promettait de devenir dans les prochaines années l’un des très grands du secteur pétrolier. Toutefois la nouvelle de l’accord multipartite du 21 octobre dernier pour l’exploitation du champ de Libra semble mettre fin à cette phase d’euphorie pour la compagnie brésilienne. En effet, Petrobras a été obligé de composer non-seulement avec le français Total (20%) et l’anglo-néerlandais Shell (20%), mais également avec les deux compagnies chinoises CNPC (10%) et CNOOC (10%) pourtant adversaires désignés de Petrobras en Afrique. Au final la compagnie brésilienne ne détient que 40% des parts dans le consortium d’exploitation et l’Etat brésilien ne devrait récupérer que 41,65% du pétrole extrait, loin des prévisions de la fin des années 2000 qui voyaient le Brésil comme la superpuissance pétrolière du XXIe siècle.

Cette différence entre les attentes de 2006-2010 et la réalité actuelle qui provoque une forte rancœur chez les Brésiliens, vient de la gestion même de la relation entre l’entreprise et l’Etat, mettant en lumière les pièges d’une gestion trop politique des actifs économiques stratégiques. Comme c’est le cas pour Gazprom en Russie, lui-même en proie à des difficultés, Petrobras a été considéré dès sa création comme le bras armé économique de l’Etat. Compagnie pétrolière nationale fondée en 1953 dans un pays à l’époque quasi-dépourvu de pétrole, Petrobras s’est lancée dès les années 60-70 à la conquête des marchés étrangers d’Amérique du Sud puis d’Afrique et du Moyen-Orient. Privatisée en 1997, Petrobras demeure contrôlée par l’Etat à tous les niveaux que ce soit du côté managérial où l’administration gouvernementale nomme aux fonctions-clés, au niveau législatif puisque depuis 1988 l’Etat est détenteur direct des ressources pétrolières ou au niveau financier puisque c’est la BNDES, première banque publique du pays, qui octroie les généreuses lignes de crédit dont bénéficie la compagnie. Le conseil d’administration de Petrobras ressemble ainsi plus à une annexe du conseil des ministres du Brésil et le changement de CEO de l’entreprise à chaque nouvelle élection présidentielle – Maria Das Graças Foster ayant remplacé Sergio Gabrielli après l’arrivée au pouvoir de Dilma – prend des airs parfois caricaturaux. Au titre du dernier livre blanc de la défense brésilien de 2012, les actifs pétroliers de Petrobras dans l’Atlantique Sud sont considérés comme LA ressource du pays et intégrés à la stratégie des forces armées.

La proximité extrême de Petrobras avec l’Etat brésilien a été pour l’entreprise, pendant de nombreuses années, sa seule voie de développement ; le gouvernement se servant de ses relations diplomatiques pour négocier des contrats d’exploration-production pour la compagnie jusqu’à la fin des années 90. De même c’est grâce à une solide alliance Etat-entreprise que Petrobras a été capable de se projeter en Afrique dans les années 2000, suivant en cela les déplacements et les volontés de Lula sur le continent africain. Petrobras devenait ainsi le fer de lance de la projection brésilienne à l’étranger dans le cadre du développement des relations Sud-Sud voulue par le président en place.

Toutefois, suite aux découvertes majeures faites dans le bassin de Santos, l’entreprise brésilienne et l’Etat semblent avoir été incapables de faire face à cette promesse d’abondance. L’exploration-production d’hydrocarbures non-conventionnels requérant une grande prise de risque financière et des investissements très importants, une entreprise aussi liée à son Etat que Petrobras semblait être la compagnie idéale pour se lancer dans une telle aventure ; la BNDES avait d’ailleurs lancé en sa faveur un vaste plan d’investissement dépassant les 200 milliards USD pour lui permettre d’exploiter lesdits champs. Néanmoins la crise économique et les difficultés du Brésil sont venues contrarier cette volonté.

Si dans un premier temps le Brésil a semblé réussir à surmonter la crise (-0,3% de croissance en 2009, +7,5% en 2010) différents facteurs sont venu empêcher une reprise aussi rapide qu’en Chine ou en Russie. L’immobilisation de nombreux capitaux dans les programmes sociaux de l’ère Lula comme le PAC, destinés à créer artificiellement une classe moyenne consommatrice, le cours très élevé du BRL comparé aux autres devises des pays émergents et la mini-crise des matières premières ont eu un fort impact sur la reprise économique du Brésil. Depuis 2011 le pays est dans une phase de simili-stagnation qui devrait s’arranger suite à la reprise entrevue en deuxième moitié d’année 2013 et dont il est prévu qu’elle continue en 2014. Toutefois cette période de crise puis de stagnation a forcé l’Etat brésilien à recourir à toutes les sources d’argent qu’il avait à disposition. Dans ce cadre, Petrobras, premier actif économique du pays et entreprise en croissance, est devenue une sorte de caisse de réserve de fonds pour les dirigeants politiques. D’entreprise politiquement contrôlée, Petrobras est devenue ces dernières années une entreprise politique. Ce double impact de la crise et de la gestion politique de l’entreprise a entrainé la fin des espoirs d’exploitation ultra-majoritaire des champs non-conventionnels pour lesquels Petrobras ne pensait avoir à faire appel qu’à quelques partenaires technologiques comme Technip. Le Brésil qui avait voulu bastionner son secteur pétrolier en confiant à l’Etat, dans la constitution de 1988, l’exclusivité de possession de la ressource, se trouve obligé d’ouvrir ce même secteur à des compagnies étrangères. L’arrivée des compagnies chinoises CNPC et CNOOC, même à un niveau mineur – 20% à elles deux – dans le champ de Libra est une défaite importante pour Petrobras puisque ces dernières représentent d’importants concurrents de Petrobras en Afrique (Angola, Nigeria).

Incapable de gérer sa nouvelle richesse pétrolière, le Brésil semble atteint par une nouvelle forme rapide de Dutch disease. La combinaison de cette mauvaise gestion, parfois aux limites de la corruption, et d’une crise venue mettre à mal la politique de transformation de la société voulue par Lula a marqué un coup d’arrêt important dans la stratégique d’accroissement du Brésil fondée sur l’énergie. Petrobras réussira-t-il à conserver le leadership une fois les retombées du champ de Libra empochées ou cet évènement marque-t-il le début d’une perte de puissance brésilienne ? La gestion des prochains appels d’offre donnera les premiers éléments de réponse.


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