Traité de Relations Internationales – T. Balzacq et F. Ramel

L’analyse des interactions internationales entre Etats et organisations a eu dans l’Hexagone un destin étrange. Au confluent des influences continentales et anglo-saxonnes, la France dispose de la particularité intéressante d’être tant un pays de la géopolitique (à la suite d’Y. Lacoste) qu’un pays des Relations Internationales (à la suite de R. Aron). Non-reconnues per se par les instances universitaires du CNU qui les classent tantôt en géographie (géopolitique) tantôt en sciences politiques (Relations Internationales), les deux disciplines, sœurs et concurrentes, ont besoin de clarifications épistémologiques. C’est cette ambition qui se profile derrière le très complet – 1221 pages – Traité de Relations Internationales publié aux Presses de Sc. Po sous la direction de T. Balzacq et F. Ramel. Divisé en 4 parties – contextualisation, production, organisation, transmission – le traité aborde tous les aspects de la discipline et les divers éléments, scientifiques et organisationnels, qui l’influencent.

La première partie est à ce titre étonnante. Si l’idée de départ est particulièrement intéressante – mettre en avant l’appréhension et les traditions des RI dans divers pays ou ensembles régionaux – la réalisation s’avère parfois chaotique. La mise en avant des pratiques anglo-saxonnes américaine et anglaise est salutaire puisque ces deux pays sont à l’origine des RI ; elle permet en cela de mieux appréhender le contexte des origines de la discipline et sa « matrice ». De même des cas particuliers intéressants comme la Suisse avec ses nombreuses organisations internationales et sa position de neutralité revendiquée ou le Vietnam qui doit composer avec un héritage colonial français et une idéologie communiste dans son approche de la discipline, se révèlent utiles pour relativiser l’approche française qui n’est qu’une parmi d’autres. Toutefois la très large part accordée aux pays africains – 4 chapitres sur les 13 de la partie – surprend, d’autant plus que ces derniers ont tendance à se chevaucher et à plus appréhender l’histoire de l’enseignement local des RI qu’à mettre en avant des spécificités dans les pratiques. Une place plus importante accordée aux grands émergents, à l’image du chapitre sur la Russie, aurait été bien plus intéressante même si les RI ne sont pas la forme dominante d’appréhension des problématiques internationaux dans certains d’entre eux.

La seconde met en lumière les apports croisés entre les RI et d’autres disciplines et sciences. Particulièrement complète, elle fait le pari du grand écart entre l’histoire, la géographie, la philosophie et des sciences plus « dures » comme les mathématiques dont l’apport en termes de modélisation – très utilisée dans les études de sécurité – est indéniable. Pointant les apports d’autres sciences et, en miroir, les limites des RI ainsi que les tensions internes entre les tenants de telle ou telle approche – la limite des « écoles » est ainsi clairement exprimée dans le chapitre sur la géographie – elle se révèle une partie fondamentale d’un traité. Elle permet en effet de faire le lien entre macro (mathématiques dans leur vocation de modélisation) et micro (psychologie dans l’analyse des motivations du choix et de la décision) ce qui manque trop souvent aux approches des phénomènes internationaux.

La troisième partie, hybride, est plus compliquée à approcher. Faisant le pari de mêler axes de recherche et pratiques de l’enseignement, elle se perd un peu. Le grand écart demandé au lecteur déroute parfois, notamment du fait que la pratique de l’enseignement présentée ici est fondée sur la communauté non pas française, mais francophone alors que des situations très diverses existent en ce domaine comme en témoigne la première partie. Cette partie qui doit constituer le cœur épistémologique du traité puisqu’elle en synthétise les axes de recherche, se montre dans l’ensemble convaincante, malgré le point soulevé précédemment. Le chapitre sur la diplomatie publique se révèle particulièrement intéressant, jetant un pont bienvenu entre Etats, ONG et entreprises dans le domaine international et amorçant une analyse relationnelle plus que convaincante sur, une fois de plus, le potentiel anglo-saxon en ce domaine. De même celui sur l’histoire des RI, œuvre de G.-H. Soutou, est essentiel, mettant en avant – enfin ! – l’apport français et les spécificités d’une école française à la longue tradition. Le chapitre sur la psychologie politique internationale est également très novateur et intéressant, montrant les apports décisifs d’une discipline en apparence éloignée des RI. Par contre le chapitre « géopolitique » ne convainc pas. Trop centré sur la critique violente des approches qui ne sont pas celles de l’auteur, il est redondant par rapport au chapitre « géographie » de la partie précédente et prend des postulats étonnants, en faisant entrer Wallerstein et Fukuyama chez les géopolitologues notamment. Au-delà de la controverse épistémologique, salutaire lorsqu’elle fait avancer les deux disciplines, une entreprise de démolition téléologique comme celle présente dans ce chapitre n’est rien moins que contre-productive dans un traité à vocation exhaustive.

La quatrième partie consacrée à la diffusion est non seulement originale mais plus encore très intéressante. L’essence d’une science repose aussi bien dans ses méthodes de recherche que dans la manière dont elle se transmet et, à ce titre, le traité apporte un véritable plus. Des approches originales dans le domaine – comme le chapitre « bloguer les RI » – permettent de rafraichir la discipline en montrant qu’elle ne se cantonne pas exclusivement aux canaux universitaires traditionnels. Néanmoins le manque d’unité dans cette partie, problème inhérent aux ouvrages collectifs, est particulièrement prégnant. Les contributions originales y côtoient certaines approches trop centrées ou redondantes. La première partie, par son approche souvent plus centrée sur l’éducation (pays africains, Liban) aurait ainsi été mieux intégrée à la suite de cette quatrième partie dont elle prolonge finalement les thèmes.

Au final l’exhaustivité recherchée par le traité est pratiquement atteinte. Les RI sont ainsi mieux comprises dans leurs déterminants épistémologiques ainsi que dans leur histoire complexe et parfois tourmentée. Toutefois l’organisation interne de l’ouvrage avec des allers-retours incessants à certains endroits nuit quelque peu à l’appréhension globale de la discipline. Quel intérêt y-a-t-il en effet à avoir deux contributions sur la géopolitique (« géographie » dans la seconde partie et « géopolitique » dans la troisième) qui sont trop souvent redondantes, où, de plus, la première est bien plus intéressante que la seconde ? En tout état de cause le traité fait avancer l’appréhension globale des RI comme discipline scientifique.

Malgré certains problèmes d’unité, inhérents à la forme de l’ouvrage collectif avec un très grand nombre d’auteurs (61), des constantes peuvent être dégagées. Parmi ces dernières se trouve celle qui est la base indéniable des RI en même temps que le premier argument de ses détracteurs : son approche anglo-saxonne et plus particulièrement américaine. Cette dernière transparait ainsi dans la plupart des contributions. Même celle consacrée à la géographie – selon son titre car dans son contenu elle évoque plus la géopolitique – est conditionnée par une approche quasi-exclusivement anglo-saxonne, évitant de manière étonnante les apports d’une école française pourtant très active. Cette position très américano-britannique des auteurs, conditionnée par la discipline elle-même mérite d’être relevée. En effet, dans une approche visant à l’universalisme et à l’explication de phénomènes mondiaux, la possibilité de rester prisonnier d’une approche culturelle dominante est un écueil qu’il faut savoir éviter. Le risque de se voir cantonner à « la science des Américains pour les Américains » est réel ; toutefois le grand nombre d’auteurs francophones ayant collaboré à cet ouvrage laisse croire à une « voie française » originale.

Il faut enfin relever et saluer le travail de direction d’ouvrage qui a permis de conserver un cap malgré le nombre pléthorique d’auteurs et la somme que représente nécessairement un tel traité. Un ouvrage nécessaire, dont le but est atteint : mettre en avant les pratiques et les déterminants d’une discipline scientifique par essence ouverte au débat.


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