D’un pôle à l’autre

La question de la polarité du monde, entre unipolarité centrée sur les Etats-Unis et héritée des années 90 et une supposée multipolarité due à l’émergence de nouvelles puissances (Brésil, Chine) ou au retour d’anciennes (Russie), est l’une des plus clivantes dans l’analyse des phénomènes internationaux. Si elle renvoie à une certaine appréhension de l’ordre du monde – supposé ou réel – elle est avant tout l’héritage historique des évènements de ces soixante dernières années. De même, la question de la polarité est héritée d’une grille de lecture où la concurrence des pôles était avant tout une concurrence des systèmes. Depuis le début des années 2000 et la mondialisation, le changement systémique qui s’est produit avec l’interconnexion économique mondiale rend la question de la polarité plus ambigüe. Loin de se trancher entre unipolarité et multipolarité, elle s’apparente plutôt à un changement de paradigme ou, pour rester dans la terminologie, à une apolarité dans un système mondial unique devenu pratiquement autoporteur.

La fin de la guerre froide et la mondialisation

La Guerre Froide était le système polarisé par excellence. Elle opposait en effet deux blocs, incarnant deux visions différentes du monde, y compris au niveau économique, sans communication entre eux. Si l’affrontement se cristallisait autour du couple Etats-Unis – URSS, il allait en réalité bien plus loin. Le cloisonnement absolu des systèmes occidental et soviétique a fait que ces derniers n’ont que très tardivement échangé – notamment à la suite de la conférence d’Helsinki en 1973 – et qu’aucun pays n’est passé d’un bloc à l’autre en 50 ans à l’exception de Cuba. Fondé sur un contrôle absolu et redondant des pays de chaque bloc (contrôle économique avec le Plan Marshall et le CAEM, contrôle culturel, contrôle militaire avec l’OTAN, l’OTASE et le Pacte de Varsovie, etc.), le système bipolaire imposait pratiquement une séparation en deux mondes différents et défiants, toujours prompts à soupçonner l’autre de vouloir détruire la planète.

La Guerre Froide qui s’est terminée par l’implosion d’un des deux systèmes, pour ne pas dire d’un des deux pôles – largement provoquée par l’autre d’ailleurs – a mis fin à cette partition du monde en deux entités distinctes. 1991 a ainsi marqué la première grande étape de la mondialisation, par la fin du système communiste. En effet, si l’on considère, selon l’analyse de L. Carroué, que la mondialisation est « le processus historique d’extension du capitalisme à l’ensemble de la planète », la fin du dernier grand système économique concurrent laisse toute la place au capitalisme. Ainsi dès les années 1993-1994, la Russie, sortie du système URSS, adhère-t-elle rapidement – trop rapidement d’ailleurs ce qui lui vaudra de connaitre un effondrement économique en 1998 – au capitalisme. Les combinats régionaux sont transformés en entreprises privées, le commerce est libéralisé et de nouvelles fortunes, souvent d’anciens fonctionnaires ayant senti le vent du changement, naissent. Le pays qui était le plus opposé au capitalisme quelques années auparavant, l’adopte ainsi sans coup férir en moins de deux ans.

L’achèvement de la mondialisation survient entre la fin des années 90 et le début des années 2000. La chute du dernier grand système opposé au capitalisme ouvre la voie au ralliement de toutes les économies à ce dernier. En 1994 la transformation du GATT en OMC qui instaure un « gendarme » de l’orthodoxie mondiale capitaliste, est l’une des dernières briques de l’ordre international fondé sur les organisations supranationales mis en place entre 1944 (Bretton-Woods) et 1997 (protocole de Kyoto). En quelques années, l’ensemble des pays de l’ancien bloc de l’Est entre dans l’économie de marché interconnectée. L’unification des marchés boursiers et la transnationalisation des grandes entreprises occidentales affermissent un peu plus ce système où la seule doxa est celle héritée d’A. Smith et D. Ricardo. Toutefois il faut attendre la fin de la décennie pour voir la mondialisation s’achever.

La date du 11 décembre 2001 marque l’achèvement du processus de mondialisation. En effet c’est à ce moment que la Chine entre officiellement à l’OMC, marquant le ralliement de la dernière grande économie mondiale aux préceptes du capitalisme. La remarquable plasticité stratégique de la Chine, y compris dans le domaine économique, l’a amenée à adopter ce système, tout en conservant un communisme orthodoxe au niveau politique. C’est avant tout l’aboutissement des réformes et de la vision de X. Deng, véritable grand leader de la Chine ; bien plus en tout cas que Mao. Arrivé au pouvoir dans la seconde moitié des années 70, Deng prend immédiatement conscience de l’inefficience du communisme au niveau économique tant par l’exemple d’une Russie soviétique en pleine déliquescence que par les échecs répétés de Mao en ce domaine (plusieurs dizaines de millions de morts lors du Grand Bond en Avant). Les essais menés, d’abord de manière ponctuelle dans les années 80 avec les zones franches et les zones administratives spéciales puis la création des premières entreprises sous tutelle de l’Etat – par exemple la CNPC et Sinopec dans le pétrole issues des anciens ministères du Pétrole et de la Pétrochimie – se concrétisent dans les années 90-2000 par une ouverture complète au niveau économique sans renier les spécificités nationales : c’est le « socialisme de marché ».

L’achèvement de la mondialisation à partir du début des années 2000 amène à un nouveau paradigme supra-westphalien où le jeu de la puissance s’exerce maintenant à trois avec l’Etat, l’entreprise et l’organisation internationale normative. C’est aussi à partir de ce moment que la prise de conscience de l’évolution majeure du paradigme, tant de l’économie que de la puissance internationale, s’effectue, rendant caduques bon nombre de théories annonçant de pseudos fins de l’histoire par le triomphe de l’unique superpuissance.

Refuser le jeu de l’adversaire

Carl Schmitt mettait nettement en avant la dimension de la dialectique ami-ennemi comme structurante dans les relations. En étendant son propos au domaine international, il apparait que certaines puissances ne conçoivent leur propre place dans l’ordre international – si tant est qu’il existe – que dans une relation d’opposition aux autres. Les Etats-Unis sont de ces pays qui ont structurellement besoin d’un but à atteindre et, en corollaire, d’un ennemi désigné à combattre. La référence à Carl Schmitt n’est ici pas innocente puisque son œuvre majeure, la Théologie politique, s’appuie en effet sur l’héritage théologique protestant allemand pour offrir une lecture renouvelée de la science politique. De leur côté les Etats-Unis, eu égard à la très forte tradition religieuse qui les anime – pensons à la théorie de la destinée manifeste – ont eu tendance à parfaitement s’inscrire dans cette vision schmittienne et, parfois, à la dépasser. La volonté absolue et, souvent, eschatologique de trouver et combattre une Némésis s’est traduite tout au long de leur histoire. Des puissances coloniales européennes présentes sur le sol américain à l’URSS en passant par l’Allemagne nazie, la recherche du « grand ennemi » est une constante de la géopolitique américaine.

On attribue souvent à M. Gorbatchev ce mot : « nous allons faire quelque chose de terrible, nous allons vous priver d’un ennemi ». Pour les Etats-Unis, cette prédiction s’est révélée exacte. La recherche de l’ennemi depuis la fin de la Guerre Froide les a amené à passer par toutes sortes d’avatars plus ou moins crédibles (S. Hussein, S. Milosevic, O. Ben Laden puis « le terrorisme » ou « l’Axe du Mal ») avant d’aboutir au nouveau grand ennemi : la Chine. Depuis quelques années, Pékin est devenu le nouvel adversaire désigné des Etats-Unis. Accusée d’être de tous les complots, de s’acoquiner à des infréquentables (Iran, Corée du Nord), la Chine fait figure de nouvel URSS, plus durable que l’Irak du début des années 90 ou qu’une Yougoslavie moribonde. Ainsi après chaque cyberattaque contre les Etats-Unis, dont le principe d’inattribution veut qu’il soit justement quasi-impossible de trouver le vrai coupable, la Chine est pointée du doigt. Le paroxysme a, pour le moment, été atteint avec le rapport Mandiant qui dévoile toute une architecture étatique chinoise dédiée à mener un cyberconflit contre Washington avec, entre autres, la fameuse unité 61398.

Néanmoins la Chine, à la différence des autres « grands ennemis », refuse cette désignation et, partant, ce principe dialectique. La communication chinoise après chaque cyberattaque est un immédiat démenti de sa participation et la réaction de Pékin au rapport Mandiant a été la suivante : « fantasmes »… De même en matière de sécurité internationale, la Chine refuse de rentrer dans une compétition avec les Etats-Unis, ayant parfaitement retenu la leçon de la Guerre Froide. Pékin est ainsi particulièrement heureux que Washington continue d’assurer le rôle de « gendarme du monde » et continue à s’enferrer dans la défense d’une pax americana qui a prouvé qu’elle était plus dommageable que bénéfique aux Etats-Unis. La Chine entend ainsi laisser tout un pan de la puissance aux Etats-Unis pour se concentrer, selon son habitus stratégique, sur le développement de son économie et son autosuffisance intérieure. L’évitement stratégique ainsi opéré par Pékin qui tente inlassablement de se montrer comme facteur de stabilité internationale et garant de l’ordre établi, met pour l’instant en échec la stratégie de Washington de repolariser le monde autour d’un affrontement centré non-plus sur l’Europe mais sur le Pacifique.

La capacité plastique de la Chine à se couler, économiquement, dans le système de la mondialisation, tout en conservant un modèle politico-social communiste met à bas la théorie de la multipolarité. En effet Pékin n’essaie pas de devenir un nouveau pôle de puissance opposé aux Etats-Unis – c’est d’ailleurs un Américain (J. Ramo) qui a créé le concept de « Consensus de Pékin » opposé au Consensus de Washington – mais au contraire de s’insérer dans un système pour en tirer tous les bénéfices. Il en est de même pour tous les pays émergents qui doivent cette même émergence à leur capacité à entrer dans le jeu de la mondialisation tout en conservant leurs atouts et en maximisant leur utilisation. D’un autre côté il serait faux de considérer que nous vivons dans un monde unipolaire. La puissance des Etats-Unis est, de manière patente, en pleine érosion. Si The Economist dans son numéro « The World in 2014 » prédit un spectaculaire rebond de puissance des Etats-Unis, il y a fort à parier que cette analyse repose plus sur un désir inconscient de retour à l’ordre des choses pré-crise que sur une base inébranlable. Ayant accumulé les échecs militaires (Afghanistan, Irak) et ayant vu l’émiettement de sa base économique nationale comme de sa présence internationale depuis une décennie, Washington reste pour le moment la première puissance mondiale mais n’est plus hégémonique. Les années 90 sont derrière nous et l’incapacité morale des Etats-Unis à assumer le rôle d’un Empire tout puissant débarrassé d’ennemis à sa mesure a précipité le déclin de l’Occident.

Au fond la focalisation sur le nombre supposés de pôles mondiaux est une erreur épistémologique. L’ère de la séparation de la planète en systèmes concurrents centrés sur un grand pôle de puissance est maintenant révolue. L’entrée de plein pied dans la mondialisation au début des années 2000 a unifié le système relationnel économique mondial autour du capitalisme. En réalité c’est aujourd’hui le système qui tient le monde et plus les pôles qui le composent, dans une forme de nouvelle réticulation. En effet, le partage de la même grammaire économique, de l’unification des marchés et des systèmes d’échange fait que l’émergence ou la disparition d’un pôle dominant n’entraine pas la fin du système lui-même comme ce fut le cas avec l’URSS. L’interconnexion qui est la grande orientation analytique de la mondialisation par l’école de géographie française, est le cœur et le nœud du système, ce que les idéologues internationalistes ont trop souvent oublié. Toutefois il ne faut pas faire de cette interconnexion une interdépendance absolue où le conflit n’existerait pas, bien au contraire. L’unification systémique signifie avant tout la concurrence exacerbée pour les ressources et les marchés, chacun pouvant atteindre pratiquement n’importe quel point dans le monde. Dans un autre domaine, celui des médias, une mondialisation a déjà eu lieu depuis longtemps et son meilleur analyste, M. McLuhan, a bien montré que le village global était avant tout le lieu absolu de la confrontation. Que ceux qui nient la réalité de la guerre économique se le tiennent pour dit.


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