Rétrospective stratégique de l’année 2013

2013 aura incontestablement été, pour le pire et pour le meilleur, l’année des Etats-Unis. C’est avant tout au niveau de l’Iran que s’est joué le grand ballet diplomatique de l’année. Désireux de terminer la normalisation de la position américaine au Moyen-Orient (après les retraits d’Irak et d’Afghanistan et la mort de Ben Laden), B. Obama s’est engagé sur la voie du dialogue avec l’Iran. Alors que le régime iranien était finalement mis à genoux par les sanctions internationales (inflation à 40%, baisse dramatique de la production pétrolière depuis plusieurs années), la main tendue par les Etats-Unis offre à chacun une porte de sortie honorable. D’un côté l’Iran peut réussir à se relever doucement avec un assouplissement des sanctions économiques et de l’autre les Etats-Unis peuvent se désengager un peu plus de la région en limitant, voire en éliminant, la grande menace régionale. Le but avoué est bien sûr de pouvoir se retourner pleinement vers le Pacifique et vers la Chine mais en gardant de bonnes relations avec les alliés historiques (Israël, Arabie Saoudite) qui n’auraient pas compris un brusque désengagement avec face à eux un Iran irascible et nucléaire.

Au niveau cyberstratégique, 2013 aura vu un emballement des cyberactions, signe de la continuelle augmentation de la conflictualité dans le cyberespace. Ce dernier est d’ailleurs devenu cette année le principal espace de confrontation entre les Etats-Unis et la Chine ; non pas que la fameuse cyberguerre tant attendue se soit enfin déclarée, mais plutôt suite aux dénonciations et contre-revendications des différentes cyberattaques avec en point d’orgue le rapport Mandiant de mars présentant la Chine comme le principal cyberagresseur des Etats-Unis. Cette volonté de mettre la Chine en avant répondait aussi au désir de faire oublier, si tant est que ce fut possible, l’affaire Snowden. Ayant permis la mise à jour – pour les plus candides qui avaient oublié Echelon mais aussi Venona – du système de contrôle mondial de l’internet par la NSA, l’affaire Snowden a été un camouflet pour Washington, surtout après que Moscou ait offert l’asile à l’ancien agent comme aux plus belles heures de la Guerre Froide.

Cette affaire Snowden/Prism aura d’ailleurs permis de mettre en lumière, si besoin était, l’entente majeure entre l’Etat américain et les géants du net (Google, Facebook, Twitter, etc.) déjà entrevue lors des Printemps arabes de 2011. L’alliance Etat-entreprise, de manière très opportune où chacune des parties se pose en égal, est ainsi à la base du double contrôle matériel et logiciel du cyberespace par les Etats-Unis.

Les Etats-Unis ont également choisi en 2013 de temporiser leur rôle de gendarme du monde. Sauvés par la Russie sur la question syrienne, ils ont également fait le choix de ne pas s’engager en Afrique (Mali, Centrafrique) laissant la France prendre les risques et se contentant d’un appui logistique (appareils de transport) et de renseignement (drones).

D’un autre côté, la Russie aura également été le grand acteur de 2013 avec un rôle prépondérant joué dans la crise syrienne. V. Poutine, pour protéger B. El-Assad et surtout son influence dans la région, a réussi, en remettant en avant l’ONU, à trouver une solution, certes transitoire, à la question des armes de destruction massive. Ce coup de maitre du président russe a également sauvé les Etats-Unis d’une intervention militaire dont ils mesuraient toute la dangerosité. A quelques mois des JO de Sotchi que le pouvoir envisage comme une vitrine internationale, les grâces se sont multipliées (Pussy Riot, M. Khodorkovski) pour mettre en avant, dans la continuité de l’affaire syrienne, la volonté de stabilisation affichée par la Russie. Néanmoins V. Poutine a également profité de l’affaire Snowden pour offrir un asile à l’ancien agent américain, dans sa volonté de dénoncer le contrôle absolu des Etats-Unis sur le cyberespace et faire prévaloir ses vues quant à une régulation plus globale. Il bénéficie également des nombreux secrets détenus par E. Snowden ; de la même manière que la Russie avait, en son temps, soutenu J. Assange et Wikileaks.

Au niveau global, les accords internationaux a minima se succèdent au sein de l’OMC (accord de Bali) ou de l’UNFCCC (accord de Varsovie) qui, s’ils ne changent pas grand-chose sur le fond, préparent les grandes échéances et notamment la conférence de Paris de 2015 sur le climat. Dans ce contexte, déjà partiellement vu puisque l’accord sur le climat de Bali de 2007 était sensé préparer la conférence de Copenhague de 2009 qui a finalement été un échec retentissant, l’éventuelle réforme de la gouvernance mondiale se fait petit pas par petit pas, sans révolution majeure.

Cette année on suivra plus particulièrement :

  • Le rebond annoncé de l’économie américaine en conjonction avec un certain ralentissement chinois prophétisé par The Economist dans son numéro spécial « The world in 2014 ». Vœu pieux ou retour à la situation d’avant 2010, l’incertitude plane toujours sur la pérennité de la reprise américaine, en lien avec le boom des hydrocarbures non-conventionnels. Dans cette optique, les mid-terms de fin d’année viendront sanctionner les résultats économiques du pays.
  • Les suites de l’ouverture entre les Etats-Unis et l’Iran. Si la détente entre les deux semble bien amorcée, les décennies de défiance réciproque – pour le pas dire de haine – ont laissé des traces et le moindre grain de sable pourrait bloquer toute la machine. Si les deux pays ont tout intérêt à s’entendre, il n’en va pas de même de leurs alliés (Arabie Saoudite et Israël d’un côté ; Chine et Russie de l’autre).
  • Le basculement continu des pays du Golfe persique vers l’Asie. Depuis 2010-2011 la Chine devient un partenaire incontournable pour le Qatar et l’Arabie Saoudite, au point de remplacer les Etats-Unis, trop désireux d’atteindre l’autosuffisance énergétique. Ce basculement géoéconomique pourrait, à terme, avoir des répercussions géopolitiques.
  • Le retour de la Russie au Moyen Orient, avec la peur continuelle de l’emballement de la situation en Syrie. Moscou craignant un débordement des islamistes vers le Caucase, la Russie va sans doute s’engager de plus en plus dans un processus de stabilisation régional ; éventuellement avec un Iran désireux de montrer un visage plus amène internationalement.
  • Dans la même optique, le retour de la Russie sur sa frontière occidentale avec les différents points d’achoppement entre Moscou et Bruxelles : l’Ukraine tout d’abord, mais aussi les différentes aides/barrières douanières entre les deux espaces économiques où l’OMC jouera le rôle d’arbitre. Au centre de l’Europe, un choix pour de nombreux pays (Pologne, Roumanie) en découle : gaz russe contre gaz de schiste (avec dans ce cas un appui sur le savoir-faire américain).
  • Le développement de la confrontation dans le Pacifique entre Etats-Unis et Chine. Le cœur de cette problématique sera sans doute le Traité Trans-Pacifique promu par les Etats-Unis pour contrer les avantages économiques de la Chine et tenter de réorienter certains pays vers Washington. Dans ce cadre, un Japon aux ambitions renouvelées dirigé par S. Abe, occupera une place centrale.

En complément : une interview croisée avec J.-S. Mongrenier sur Atlantico

En attendant de voir si ces prédictions se réalisent, Polemos vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année.


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