Les ombres de l’Arabie Saoudite

saudi arabia, arabie saoudite, quincy, Etats-Unis, USA, pétrole, oilFrançois Hollande sabre à la main lançant aux journalistes « j’en aurai besoin », voilà qui résume pour la presse nationale la visite du président français à Ryad en fin d’année dernière. Accueilli en grande pompe par les dirigeants saoudiens, il s’est livré à un exercice de diplomatie moyen-orientale complexe où les retombées en termes de contrats d’équipement ne semblent pas avoir été à la hauteur des espérances françaises. Alors que Paris recherchait ces dernières années plus volontiers des soutiens qataris ou émiratis, la visite du président français relance des relations marquées par une distance prudente, l’Arabie Saoudite ayant historiquement été la chasse gardée des Etats-Unis.

Au sortir de la Première Guerre Mondiale, la situation complexe de l’Arabie amène à un affrontement dans les années 20 dont la famille Al-Saoud sort victorieuse, fondant la monarchie saoudienne et donnant naissance en 1932 au seul Etat au monde qui porte le nom de sa famille régnante. C’est surtout à l’issue de la Seconde Guerre Mondiale que la puissance saoudienne va se forger. En 1945, comprenant la nouvelle situation mondiale et les bouleversements engendrés au Moyen-Orient par la guerre, le roi Abdelaziz Ibn Saoud choisit de s’allier à la nouvelle grande puissance occidentale : les Etats-Unis. Le traité d’alliance entre les deux pays, connu sous le nom de Pacte du Quincy, signé le 14 février 1945 sur le navire de guerre du même nom, établit les termes d’un accord simple : les Etats-Unis accordent leur protection militaire contre l’assurance de la fourniture continue de pétrole saoudien. Même si la crise de Kippour en 1973 est venue tendre ponctuellement la relation, les deux pays sont depuis restés extrêmement proches, les Etats-Unis se servant de l’Arabie Saoudite comme principale base militaire dans la région – comme en témoigne la Première Guerre du Golfe – et débouché commercial militaire quand les Saoudiens investissaient massivement les revenus de leur pétrole dans l’économie américaine. La lune de miel ne semblait jamais devoir prendre fin, même après la découverte de l’identité des kamikazes du 11 septembre, majoritairement saoudiens.

Toutefois, depuis l’arrivée au pouvoir de B. Obama, la relation se tend de plus en plus ; la faute à la volonté américaine de sortir de la crise économique en assurant sa propre sécurité énergétique. En effet le boom du gaz de schiste américain, annonçant celui des pétroles non-conventionnels, est un premier coup de canif dans le Pacte du Quincy pour les responsables saoudiens. Néanmoins c’est la stratégie plus globale des Etats-Unis qui n’en finit pas d’inquiéter Ryad. Se désengageant progressivement du complexe Asie centrale-Moyen-Orient (Afghanistan, Irak, non-intervention en Syrie), les Etats-Unis se recentrent peu à peu sur le Pacifique en vue de contrer les poussés chinoises en Asie. Cette redistribution de la géostratégie américaine a culminé en fin d’année 2013 avec l’ouverture des négociations entre les Etats-Unis et l’Iran qui ont abouti à un pré-accord sur le nucléaire. Le changement de la position américaine au Moyen-Orient par la normalisation des relations avec le grand ennemi est la condition sine qua none pour que les alliés traditionnels israéliens et saoudiens ne se sentent pas trahis par un moindre engagement américain.

Ce grand mouvement perceptible depuis 2009 ne cesse d’inquiéter Ryad qui recherche frénétiquement une diversification de ses alliés depuis lors. Ryad s’est d’abord tourné vers son (nouveau) meilleur client : Pékin. Depuis 2006 en effet, la Chine ne cesse d’augmenter ses volumes d’importations de pétrole saoudien au point que l’Arabie Saoudite est devenue la première source d’approvisionnement de la Chine. Dans la foulée de cette nouvelle donne économique, les échanges militaires et diplomatiques – via notamment les forums de coopération sino-arabes – se sont multipliés ces dernières années, l’Arabie Saoudite achetant des matériels militaires chinois et vantant publiquement les mérites de la coopération de défense avec Pékin. De même, un domaine inédit s’est ouvert entre les deux pays : celui de la coopération nucléaire avec un accord signé en 2012, sachant que les responsables saoudiens laissent planer le doute quant à leur volonté de développer des solutions nucléaires militaires.

D’un autre côté l’Arabie Saoudite a tenté de profiter en 2011 des révolutions du « Printemps arabe » pour, via les Frères Musulmans, développer son influence dans une zone Maghreb-Proche-Orient en pleine recomposition. Leur victoire en Egypte semblait ouvrir une période faste pour l’Arabie Saoudite qui soutient par ailleurs les mouvements sunnites, au Liban contre le Hezbollah et en Syrie contre B. el-Assad. Toutefois la contre-révolution égyptienne, l’arrestation de M. Morsi et la mise au ban politique du mouvement d’un côté, la non-intervention occidentale en Syrie ayant laissé les forces pro-Assad reprendre l’avantage de l’autre, semblent clore une page faste pour l’Arabie Saoudite. Les investissements menés dans ces mouvements paraissent être des pertes sèches avec, en sus, une image durablement écornée suite à l’intervention des militaires saoudiens à Bahreïn en mars 2011 pour réprimer le soulèvement de la population (chiite) contre les dirigeants (sunnites). Comme un cercle vicieux, cette fuite en avant du royaume saoudien a encore plus affecté son image auprès de Washington et contribué à le détacher de ce dernier.

Dans ce cadre la visite de F. Hollande n’est qu’une des multiples pistes explorées par l’Arabie Saoudite pour trouver des débouchés alternatifs. Il n’est donc pas étonnant qu’aucun accord  majeur n’ait été signé au plan économique et que la seule véritable grande annonce ait été une communauté de vues sur le Liban – programme commun d’équipement de l’armée libanaise – zone d’influence commune des deux pays où les Saoudiens soutiennent S. Hariri contre les poussées du Hezbollah. Les promesses de l’Arabie Saoudites se transformeront-elles en réalités ? Pour l’instant la proximité Paris-Ryad semble surtout être de circonstance plus que de long-terme, d’autant plus que d’autres semblent également intéressés.


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