Pour une poignée de dollars

L’accord gazier russo-chinois de la fin du mois de mai dernier n’aura été qu’une demi-surprise. En effet cela faisait des années que les deux parties discutaient – sur des volumes souvent bien supérieurs à l’accord final de 2014 – sans parvenir à une entente finale. Les points de désaccord étaient en effet multiples : question du prix du m3 de gaz, du financement des infrastructures, des volumes, mais aussi crainte russe de voir la Chine prendre trop d’influence en Asie centrale et de l’autre côté de voir la Russie trop se rapprocher du Japon. Au fond la crise ukrainienne a servi de catharsis, permettant de débloquer les derniers points d’achoppement entre les deux émergents. Toutefois la focalisation des Occidentaux sur les aspects énergétiques – somme toute assez réduits puisque le volume engagé n’est que de 38 milliards de m3 de gaz – cache en réalité d’autres aspects bien plus fondamentaux.

En effet si les médias se sont avant tout centrés sur les aspects énergétiques de ces accords russo-chinois, il faut relever que de nombreux autres secteurs sont couverts par cette rencontre au sommet, dans le domaine de l’aéronautique, du nucléaire civil, etc. En réalité l’élément vraiment innovant contenu dans les accords de mai concerne les échanges entre les deux pays. Moscou et Pékin ont en effet décidé de réaliser une partie substantielle de leurs échanges – éventuellement énergétiques – en monnaies locales, contournant ainsi le monopole du dollar américain (USD).

Cet accord, s’il est mené à son terme et se développe selon les prévisions de ses signataires, pourrait représenter une véritable brèche dans la puissance géoéconomique américaine. En effet depuis la suspension par R. Nixon de la convertibilité de l’USD en or en 1971, le système des accords de Bretton-Woods qui conditionne l’ensemble de l’économie mondiale est devenu indexé sur l’économie américaine. Cette dernière, outre son poids global dans les échanges mondiaux, est ainsi le centre de gravité de la mondialisation, symbolisée par sa monnaie. Cette dernière est devenue si universelle et indispensable aux échanges qu’elle a pratiquement perdu son statut de monnaie nationale pour devenir une norme globale. Le fait que les principales matières premières, à commencer par le pétrole, soient cotées en USD sur des marchés mondialisés uniques renforce encore cette puissance du « roi dollar ».

Toutefois la crise économique est venue entamer cette même puissance et il faut rappeler ici que l’une des premières demandes de la Russie et de la Chine à la fin de l’année 2008, pendant la préparation du sommet BRIC d’Ekaterinbourg de juin 2009, avait été d’obtenir une bi-cotation du pétrole en EUR. Bien évidemment les Etats-Unis, champions des normes internationales, s’étaient opposés à cette initiative tant et si bien que le système de mono-cotation en USD perdure. La volonté de la Russie et de la Chine – sans même mentionner celle d’autres émergents – de modifier ce régime des échanges internationaux qu’elles jugent déséquilibré, a donc abouti en mai 2014 à un premier accord bilatéral de contournement partiel, en réponse d’une certaine manière aux velléités américaines d’établir des traités de libre-échange en Atlantique-nord et dans le Pacifique. S’agissant des échanges entre la 2e économie de la planète et le premier producteur de matières premières du monde, cet accord de « dé-dollarisation » pourrait être un évènement majeur de la géoéconomie.

Le nouvel acte de cette volonté de contournement du monopole américain sur les mécanismes de l’économie mondiale est survenu il y a quelques jours avec l’annonce de la création prochaine d’un fonds de développement des BRICS. Alors que la question d’une « banque des BRICS »  était évoquée depuis plusieurs années sans qu’un consensus puisse être réellement trouvé, le sommet de Durban de 2013 avait posé des jalons qui se concrétisent aujourd’hui. Le fonds de développement devrait recevoir de la part des 5 pays la somme globale de 100 milliards USD et servir de réserve d’investissement pour les pays du groupe BRICS, notamment en cas de difficultés financières. Si les 5 pays ne se sont entendus qu’a minima sur des mécanismes de stabilisation et pas sur un véritable système d’investissement commun c’est parce que leurs économies, extrêmement diverses, restent fortement compétitives entre elles.

Ce fond qui cherche à agir comme un « mini-FMI » marque lui aussi une nouvelle étape dans le contournement de la position dominante américaine : celle de l’alternative aux institutions financières internationales. Alors que les pays émergents créent depuis des années des instruments d’intervention à l’étranger qu’il s’agisse de fonds souverains comme la CIC chinoise, de banques publiques comme la BNDES brésilienne ou d’organismes multilatéraux comme l’IBSA (Inde, Brésil, Afrique du Sud) particulièrement actif en Afrique, la mise en commun financière au travers d’un fonds de développement BRICS, marque une avancée significative. La coopétition entre les pays émergents du groupe BRICS semble prendre une nouvelle dimension avec la volonté claire de sortir du système des institutions financières internationales dont ils réclament de plus en plus une modification profonde. Ce dernier, fondé sur l’équilibre économique post-Seconde guerre mondiale semble de plus en plus à bout de souffle avec l’échec patent du Consensus de Washington et la marginalisation de certaines institutions comme la Banque Interaméricaine de Développement.

Alors que les Etats-Unis tentent de sanctuariser leur influence économique en Europe et de développer leur position dans le Pacifique, les émergents ont choisi de répondre à la politique des traités par celle du contournement. Actant que la supériorité américaine était principalement issue de leur influence sur le système économique mondial, ils cherchent aujourd’hui à créer une nouvelle sphère où, sans se passer complètement du dollar, celui-ci perdrait néanmoins son pouvoir hégémonique.


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