Vol MH17 : Guerre de l’information en Ukraine

Il est encore trop tôt pour dire si la catastrophe aérienne provoquée par la destruction en vol de l’appareil de la Malaysia Airlines est un tournant majeur dans l’affrontement qui oppose dans l’Est de l’Ukraine, partisans du gouvernement et séparatistes pro-russes. Néanmoins il est d’ores et déjà certain que cette attaque aura permis de remettre la situation ukrainienne au centre des priorités occidentales en matière de relations internationales, alors même que le Proche et Moyen-Orient (Gaza, Irak) avait occupé l’attention de tous depuis quelques semaines. Savoir qui a tiré sur cet avion civil, dans quel but et avec quelle arme prendra certainement du temps, si tant est que la lumière puisse, au regard de la situation particulièrement confuse sur le terrain, être faite un jour. Il est par contre déjà temps d’analyser la guerre informationnelle que se livrent tous les camps à ce sujet, qu’il s’agisse des pro-russes, des partisans de Kiev, de la Russie et des Etats-Unis.

Les Etats-Unis, venant en soutien de l’administration Poroshenko, ont été les premiers à se positionner et à désigner un coupable : les séparatistes. La première grande question qui s’est posée – et continue à agiter les débats – est celle de l’arme employée. Si les Anglo-saxons et les Ukrainiens ont été prompts à mettre en avant le système SA-11/17 (« Buk » dans la nomenclature russe) dont les Russes auraient, selon ces mêmes sources, fourni des exemplaires aux Ukrainiens, le fait est que tout le monde (Russes, Ukrainiens et séparatistes par prise ou fourniture extérieure) en possède. La thèse du SA-11/17 aurait l’avantage, si elle se révélait exacte, de permettre de rejeter la responsabilité sur l’un ou l’autre au besoin. D’autres systèmes d’armes (air-sol voire air-air) disponibles sur le terrain auraient permis d’aboutir à un résultat identique. Le renseignement américain annonce néanmoins avoir des preuves de ses allégations, sans, au moment de la rédaction de ces lignes, en avoir fait la démonstration.

La question de l’enquête internationale est donc primordiale. Cette dernière s’annonce néanmoins déjà longue et extrêmement compliquée, en pleine zone de guerre. La durée a priori favorise les séparatistes qui tirent de toute façon avantage d’un enlisement du conflit. La rébellion n’a, au fond, pas besoin de s’emparer de Kiev ou de détruire l’armée ukrainienne, il lui suffit, pour gagner, de continuer à exister suffisamment longtemps pour créer une séparation irréconciliable de facto.

Les séparatistes pro-russes, dans ce discours, ont été présentés comme étant saouls, peu éveillés, dirigés par des crypto-mafieux ; bref revoilà la figure classique du moujik, bien connue de la littérature russe et qui n’est pas sans rappeler l’opinion des Allemands sur les Russes en 1941… L’idée est simple : décrédibiliser l’adversaire. En effet en transformant les séparatistes russes en un mélange hétéroclite d’incapables, de mafieux et de mercenaires sans scrupules, l’on renvoie, par effet miroir, la responsabilité sur le – véritable – chef désigné : V. Poutine. La thèse de l’irresponsabilité des séparatistes pro-russes face à un matériel les dépassant techniquement est ravivée par les querelles d’experts au sujet des systèmes d’armes antiaériennes dont disposeraient ces derniers. Il s’agit ici de suggérer le machiavélisme du chef qui, par calcul ou par volonté, a fourni des armes qui ont servi à un usage criminel. Le président russe est d’ailleurs rapidement pointé du doigt par les médias anglo-saxons, ravivant la « reductio ad hitlerum » faite à son encontre quelques mois auparavant. Le but est simple : dresser un front anti-Poutine pour obliger ce dernier à lâcher la rébellion dans l’Est de l’Ukraine puisqu’il faut bien reconnaitre que, quelques semaines après son élection, l’action de V. Poroshenko est un demi-échec. Ce dernier n’a en effet pas réussi à venir à bout de la rébellion de l’Est par les armes et n’a pas non plus réussi à négocier avec Moscou des garanties pour les russophones d’Ukraine, amenant à une détérioration de la situation.

De leur côté les autorités russes ont été, de manière assez inhabituelle, dépassées par cet aspect informationnel. Plusieurs théories ont été émises par Moscou ou par les séparatistes pro-russes mais sans réelle stratégie de guerre informationnelle pour les appuyer :

–          Le fait que le vol MH17 et l’avion de V. Poutine, aux couleurs semblables, revenant d’Amérique du Sud se soient croisés ; l’idée serait de faire croire à un attentat ciblé des Ukrainiens.

–          La thèse du Su-25 ukrainien qui aurait volé à proximité du MH17 ; l’idée serait de mettre en cause l’armée ukrainienne comme ayant sciemment abattu l’avion civil avec des missiles air-air. On peut aussi rapprocher cet imput du précédent ou même du suivant.

–          L’idée que dans le fond ce sont les Ukrainiens qui bénéficieraient le plus de cette affaire, leur permettant de remettre le conflit déchirant le pays sous le coup des projecteurs ; c’est là une variante du classique Qui bono (à qui profite) de Cicéron.

La troisième information est celle qui est le plus mise en avant par la Russie, mais sans stratégie informationnelle claire. Par contre Moscou insiste, justement, sur la question de l’arme employée (air-sol – de quel type ? air-air ?) pour jeter le trouble. Personne ne peut en effet pour le moment dire avec certitude quel arme a frappé. Or c’est un élément qui devrait se révéler primordial pour l’attribution des responsabilité. Moscou, à l’image de Washington et Kiev, tente de pousser ses pions, mais avec moins d’habileté que ses adversaires, ne réussissant pas à empêcher la désignation de V. Poutine comme responsable final de la tragédie du MH17.

Les résultats de cette double guerre de l’information sont déjà visibles. Les médias occidentaux et anglo-saxons en particuliers se sont focalisés sur la responsabilité de V. Poutine. Les Etats-Unis qui, par la voix de B. Obama, ont réactivé leur politique de sanctions – alourdies contre les proches du président russe et diverses entreprises (Rosneft, Gazprombank) mais ne touchant pas celles nécessaires à l’économie américaine comme VSMPO – devraient être suivis par les Européens qui tergiversent encore sur les secteurs. Si le sommet de Bruxelles du 22 juillet n’a pas immédiatement abouti c’est avant tout car l’alourdissement des sanctions contre la Russie représente une véritable menace contre l’économie de nombreux pays européens. La volonté de suivre les Etats-Unis sur des sanctions contre le secteur de la défense s’avère elle-même très problématique, pour la France d’abord avec la question des BPC, mais aussi pour le Royaume-Uni, très lié dans ce domaine avec Moscou.

Il est d’ores et déjà certain que ce conflit, éclipsé depuis quelques semaines dans l’actualité internationale, est revenu sur le devant de la scène et que l’évolution de la position des uns et des autres, notamment des Européens, dans les prochains jours, pourrait être décisive pour l’avenir de l’Ukraine.

Ce billet marque les 5 ans de Polemos. Mes activités ne me laissent pas autant de temps que je le souhaiterais pour écrire; néanmoins l’heure du bilan final est encore loin !


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