Hong-Kong, une histoire chinoise ?

Les manifestations, notamment d’étudiants, qui secouent Hong-Kong depuis quelques jours doivent rappeler de bien mauvais souvenirs aux autorités chinoises. Le spectre de Tian An Men plane toujours sur les consciences occidentales qui n’ont pas oublié que leur premier partenaire commercial, pour libéral qu’il soit dans l’économie, est très loin de l’être sur les questions politico-sociales. Les images de manifestations qui parviennent jusqu’ici ont échappé au filtrage des réseaux sociaux et du cyberespace dans lesquels la Chine est passée maîtresse. Il suffit de se souvenir de la réaction des autorités de Pékin vis-à-vis des différents « incidents »  comme le déraillement du train à grande vitesse de Wenzhou en juillet 2011 qui avait entrainé un véritable black-out médiatique eu égard aux 40 morts survenus, pour comprendre la réaction des autorités depuis quelques jours concernant Instagram notamment.

La question du statut de Hong-Kong, Région administrative spéciale de la République populaire de Chine depuis 1997 et sa rétrocession par le Royaume-Uni, devait fatalement se poser un jour. Cela fait quelques années que les habitants de la petite île appréhendent avec angoisse le moment où Pékin choisirait d’en finir avec ce qui n’est pour la Chine qu’une anomalie administrative. En effet le statut actuel de Hong-Kong lui offre de nombreuses libertés et avantages par rapport aux provinces chinoises à commencer par le mode de désignation de son dirigeant politique. C’est justement la volonté de Pékin de modifier ce dernier qui serait à l’origine des manifestations actuelles. Pour les habitants de Hong-Kong ce changement serait un prélude à d’autres plus importants, notamment sur la liberté d’expression dont on sait depuis de nombreuses années qu’elle est loin d’être garantie en Chine continentale.

Au regard de ces évènements il est possible de se demander si Hong-Kong peut légitimement être qualifiée de territoire chinois tant les pratiques politiques voire culturelles semblent différentes. Le cinéma hongkongais par exemple qui fait la joie des cinéphiles occidentaux amateurs de polars plus ou moins sombres comme le génial Infernal affairs, apparait loin d’un cinéma chinois plus policé, pour ne pas dire aux ordres de l’Etat. La corruption des élites y est un thème central, presque une marque de fabrique, qui se combine souvent avec une vision désenchantée de la société locale déchirée entre certaines habitudes britanniques et le nouveau cadre chinois. Pour un groupe dirigeant comme le Parti communiste chinois qui a fait de la censure une arme de contrôle des masses et du soft power un outil de communication en direction de l’Occident consommateur, une telle indépendance artistique parait inconcevable.

Certes depuis 1997 les cadres ont largement évolué et la société semble plus sinisée, mais n’est-on justement pas en train d’atteindre un point d’équilibre – pour ne pas dire un point de fusion – où Hong-Kong doit rentrer dans le moule national à tout prix ? La célèbre indépendance d’esprit des habitants doit s’effacer devant « l’harmonie sociale » que Pékin veut promouvoir de manière forcenée, procédant parfois à une assimilation-colonisation assez brutale dans ses marges géographiques (Tibet, Xinjiang).

La Chine semble le contre-exemple de la logique actuelle de la mondialisation qui voudrait que les espaces subnationaux comme les régions ou les provinces deviennent de plus en plus des acteurs politiques importants, intégrés au système mondial. Hong-Kong a été très en avance dans ce domaine en étant la première grande région-métropole d’Asie avec Singapour à s’intégrer au réseau économique mondial. Sans doute cette précocité est aujourd’hui en train de rattraper Hong-Kong qui paie d’une certaine manière son avance sociétale comme sa déconnexion vis-à-vis de son espace national. La Chine également se positionne à contre-courant des pratiques occidentales et surtout européennes qui ont tendance à laisser les espaces subnationaux acquérir ces capacités para-diplomatiques ; c’est l’exemple de l’Europe des régions qui voit la montée de ces dernières au détriment de l’entité nationale. Justement la Chine semble vouloir, dans une perspective très confucianiste au fond, apparaitre comme une entité unie et unique, sans éléments potentiellement discordants. Là aussi la culture et le cinéma chinois actuels nous renseignement bien sur cette volonté avec une mise en avant très nette depuis les années 2000 des grands épisodes d’unification de la Chine et le film patriotique Hero de Zhang Y., grandement soutenu par l’Etat, résume à lui seul cette philosophie dans les motivations de ses protagonistes : « unis sur Terre ».

Si dans l’imaginaire chinois la plaie créée par les traités inégaux faisant suite aux Guerres de l’opium contre les Européens ne s’est pas refermée, il est nécessaire de se souvenir que c’est à la suite de ces dernières que Hong-Kong est passée sous tutelle britannique. Si l’administration anglaise n’a duré qu’un siècle et demi, elle a laissé de profondes traces ; peut-être au point de créer un fossé culturel béant entre chinois qui semble aujourd’hui difficile à combler autrement que par l’autorité de l’Etat central, celui qui détient « le monopole de la violence légitime ».


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