Rétrospective stratégique de l’année 2014

Cette année 2014 aura été marquée par un retour à la conflictualité physique plus ou moins directe, y compris aux frontières immédiates de l’Europe. L’acteur le plus en vue, pour le meilleur et le pire, aura été la Russie de V. Poutine, engagée dans un bras de fer pour l’influence en Ukraine qui a oscillé entre affrontements et guerre économique. Des lignes de fracture se dessinaient déjà à la fin de 2013 autour de l’initiative d’Union eurasiatique voulue par Moscou pour réunir ses affidés au sein d’une union économique ; après le Kazakhstan et la Biélorussie, l’Ukraine devait être l’un des grands acteurs de cette union. Toutefois c’est ce choix fait par Kiev, au détriment d’un rapprochement avec Bruxelles qui sonnait le début du renversement du gouvernement de V. Ianoukovitch en février par les groupes rassemblés sur la place Maïdan.

La guerre civile qui s’en suit dès lors entre partisans d’une Ukraine sous l’égide russe, positionnés dans l’Est du pays et ceux qui voudraient un rapprochement vers l’Europe, situés dans les régions Ouest près de Kiev, ravive les anciennes fractures. Pays multiculturel séparé en deux grands blocs avec d’un côté des orthodoxes russophones et de l’autre des uniates catholiques ukrainophones – sans compter divers autres groupes comme les Tatars de Crimée -l’Ukraine a connu en 2014 ce que l’on redoutait en 1991, un éclatement. En outre la position des pays européens vis-à-vis du mouvement Euromaidan a inquiété Moscou qui a envahi et rattaché la Crimée à son territoire, sanctuarisant par là le port militaire de Sébastopol, ancrage de la puissance navale russe en Mer Noire. Cette attitude de la Russie a lancé la guerre économique entre Moscou, Washington et Bruxelles qui a abouti à l’abandon du gazoduc South Stream et a amplifié la crise que connait la Russie suite à la chute des cours du pétrole.

Au Moyen-Orient, 2014 a vu l’émergence d’un nouvel acteur, Daech, qui a réussi à transformer l’Irak en un chaos sans nom. Avec S. Chatton, nous avions d’ailleurs noté à l’automne 2013, dans un article publié dans la Revue de l’Energie, à quel point l’Irak semblait sur le point de basculer et n’attendait qu’une occasion pour devenir à nouveau un des principaux points chauds de la planète. Daech représente une nouvelle évolution du djihadisme après l’ère Al Qaeda dans les années 2000. Devenu une internationale de la lutte djihadiste, Daech est surtout une parfaite machine de communication, utilisant les médias comme aucun groupe auparavant. D’un extrémisme impressionnant, visible au travers de ses vidéos de décapitation, le groupe force maintenant les autres entités djihadistes à se positionner par rapport à lui, voire à s’y rallier. Sur le terrain Daech contrôle une partie importante de l’Irak et de la Syrie, jusqu’à la frontière turque. Si les Occidentaux ont choisi de former une coalition militaire agissant par frappes aériennes, se reposant sur les forces kurdes pour le combat terrestre, il est douteux que l’OTAN puisse se passer d’une intervention directe si elle veut éradiquer Daech. Dans ce cadre la position de la Turquie, parfois ambigüe vis-à-vis de certains groupes actifs en Syrie, sera déterminante.

Ces deux grands évènements qui ont lieu dans des régions pétrolières auraient normalement du avoir un impact négatif sur les cours mondiaux du pétrole. Or ces derniers ont connu une baisse spectaculaire depuis le milieu de l’année. Alors même que des frictions et des conflits ont lieu dans d’importantes zones de production, cette baisse continue manifeste l’aspect véritablement mondialisé du marché pétrolier ou les baisses de production locales sont compensées par des hausses ailleurs. D’un autre côté c’est principalement à la suite des changements survenus aux Etats-Unis – ces derniers ayant décidé de se retourner vers la production locale de sources non-conventionnelles – que les cours baissent de manière brutale depuis le milieu de l’année. Le jeu géoéconomique des membres de l’OPEP, incapables de s’entendre pour diminuer la production laisse à penser que certains tirent parti de cette baisse pour affaiblir leurs concurrents. Dans ce cadre le retrait des Etats-Unis de ce marché plus que stratégique peut ouvrir la porte à des acteurs comme la Chine, de plus en plus présente dans le Golfe persique.

Enfin l’OTAN se retire d’Afghanistan en cette fin d’année. 13 ans de présence sur le terrain, des sommes importantes engagées et de nombreux morts ; 2015 dira si cette longue présence aura permis de stabiliser ce pays ou si celui-ci retombera rapidement dans le chaos ou sous la férule d’un groupe plus ou moins recommandable.

Cette année on suivra plus particulièrement :

  • Les suites de la mini-crise économique en Russie où, bien plus que les sanctions occidentales, c’est la chute des cours du pétrole qui inquiète. Cela devrait pousser la Russie à se retourner de plus en plus vers ses partenaires asiatiques (Chine, Corée du Sud, Inde voire Japon) et moyen-orientaux (Turquie ou même Iran), considérés comme plus fiables voire plus solides économiquement. Cela pourrait entrainer un retournement de la Russie vers l’Est et, par ricochet, une moindre influence des pays européens auprès de Moscou.
  • L’évolution des actions contre Daech. Pour l’instant les frappes aériennes de la coalition n’ont pas eu des effets particulièrement dévastateurs pour le groupe djihadiste. Certes les Kurdes ont réussi à limiter leur avance mais ceux-ci restent positionnés à la frontière turque. Un nouvel engagement occidental en Irak, un peu plus de 10 ans après la dernière guerre, outre la manifestation de l’échec absolu des Etats-Unis dans cette région, se révèlerait complexe pour certaines armées déjà en surrégime.
  • Les élections législatives au Royaume-Uni. Après le non au référendum d’indépendance écossais en septembre et la poussée du parti eurosceptique UKIP aux élections européennes, les évolutions politiques britanniques sont importantes à analyser pour le futur de l’Union européenne.
  • Les négociations du TTIP avec le renforcement du lien Europe – Etats-Unis manifesté par l’affaire ukrainienne. La manœuvre américaine de faire monter l’idée d’une nouvelle « Guerre froide » avec la Russie pourrait se concrétiser dans la signature de ce traité de libre-échange entre les deux entités.
  • Enfin les négociations climatiques internationales qui se tiendront en fin d’année à Paris. Elles portent de grands espoirs d’arriver à une nouvelle règlementation internationale pouvant prendre la suite du Protocole de Kyoto. Les dernières conférences, véritables préparations pour la COP 21 de Paris, laissent entrevoir les mêmes espoirs que pour Copenhague en 2009, il ne reste qu’à espérer que Paris ne connaisse pas la même fin.

En attendant de voir si ces prédictions se réalisent, Polemos vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année.


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