La fin du Quincy ?

La baisse des prix du pétrole brut depuis la fin de l’année 2014, si elle constitue une bonne nouvelle pour les automobilistes européens, n’en est pas moins préoccupante sur le plan international. Certes les pays consommateurs et ceux disposant de bonnes capacités de raffinage comme la plupart des pays du Nord, se retrouvent dans une situation inespérée avec un baril bas qui peut leur permettre d’alimenter un retour à la croissance économique. Toutefois, en coulisses, il s’agit d’un bouleversement de la géoéconomie pétrolière dont l’une des principales interrogations consiste à savoir s’il est plutôt conjoncturel ou structurel.

Si l’on revient un peu en arrière, on se rend compte que le point de départ de ce changement a lieu aux Etats-Unis à la fin de la décennie précédente. La décision de B. Obama de retirer les troupes combattantes d’Irak puis, à terme, d’Afghanistan, oblige les Etats-Unis à modifier leur approche de leur propre sécurité énergétique. En effet, même si depuis G. W. Bush le pays regardait majoritairement vers le continent américain pour ses approvisionnements, force est de reconnaitre que le Moyen-Orient occupait une place importante dans l’équation, à tel point que le tardo-mahanisme de l’époque Carter demeurait en vigueur, les Etats-Unis restant prêts à employer tous les moyens pour défendre leurs intérêts, spécialement dans le Golfe. Or la décision de recentrage géopolitique consécutive à la crise et à un changement d’administration entraînait aussi l’éloignement mécanique des alliés locaux parmi lesquels l’Arabie Saoudite. Pour diminuer les pressions potentielles de Ryad, aussi bien que pour redynamiser l’économie nationale, Washington faisait alors le choix de soutenir la mise en valeur des réserves nationales d’hydrocarbures non-conventionnels, à commencer par le gaz de schiste.

Quelques années plus tard, ce boom du gaz de schiste a totalement changé la géoéconomie gazière au niveau mondial, entrainant même un mini-crack pour les entreprises qui approvisionnaient les Etats-Unis. Les prix ont dramatiquement baissé, les grands projets technologiquement complexes comme ceux de l’Arctique ont été gelés et les Etats-Unis sont devenus en 5 ans l’un des principaux producteurs mondiaux, apte à servir de plaque d’export ou de redistribution transcontinentale. Cette « révolution » du gaz de schiste a également manifesté la baisse relative de l’importance de la ressource dans la géoéconomie de l’énergie, la mondialisation créant une interconnexion où la baisse de production de l’un est mécaniquement compensée par la hausse d’un autre, surtout en période de stagnation de la demande consécutive à la crise.

Après le gaz, le pétrole est en train de devenir la nouvelle source de richesse des Etats-Unis en suivant la même logique. Il serait d’ailleurs tout à fait envisageable que son impact soit bien plus important en termes de moindre dépendance énergétique américaine aussi bien que sur le marché mondial. Toutefois si l’Arabie Saoudite avait été plutôt passive sur la question gazière, le pétrole représente son centre de gravité géoéconomique, au niveau de l’OPEP comme de manière plus globale. En redevenant une grande puissance productrice de pétrole, les Etats-Unis donnent un coup de canif dans le fameux pacte du Quincy de 1945 signé entre F. Roosevelt et le roi Ibn Seoud et prévoyant que les Etats-Unis accorderaient une protection militaire au royaume en échange de produits pétroliers. La fin de la demande américaine en pétrole saoudien manifesterait également un amoindrissement de la relation entre Etats-Unis et Arabie Saoudite. Depuis quelques années d’ailleurs, la baisse constante de la demande américaine a entrainé un remplacement dans l’ordre des clients de Ryad. En effet la Chine, eu égard à la hausse constante de ses besoins, est devenue au début des années 2010 le premier partenaire export de l’Arabie Saoudite. D’ailleurs entre 2006 et 2011, les échanges pétroliers entre Pékin et Ryad ont cru de 216%, l’Arabie Saoudite devenant le premier fournisseur de la Chine. Toutefois la relation sino-saoudienne est pour le moment loin d’avoir la force de la relation entretenue entre l’Arabie Saoudite et les Etats-Unis, même s’il est important de noter que des programmes de coopération se nouent de plus en plus avec Pékin dans le nucléaire civil comme dans la défense. La Chine qui se fait de plus en plus présente dans la région du Golfe pour des questions liées aux hydrocarbures, n’ambitionne toutefois pas de remplacer les Etats-Unis dans leur rôle de gendarme/protecteur, même si des liens se tissent petit à petit avec la quasi-totalité des pays de la région (Arabie Saoudite, Qatar, Iran, Irak, Oman, Koweït, etc.).

Au-delà de cet aspect relationnel bilatéral, le retour des Etats-Unis comme puissance productrice et éventuellement exportatrice, a créé un bouleversement global manifesté par la chute des cours du pétrole. L’Arabie Saoudite, si elle est le premier producteur mondial de brut, est largement dépendante des capacités des pays les plus avancés quant au raffinage de sa production, elle est ainsi totalement insérée dans les circuits mondiaux, le plus souvent en partenariat avec des entreprises américaines. Cette volonté des Etats-Unis et de leurs majors de miser avant tout sur la production nationale se fait ainsi au détriment des projets menés dans les pays producteurs, au premier rang desquels l’Arabie Saoudite. Cette perte de puissance annoncée du royaume saoudien est contrebalancée par la stratégie mise en place par ses dirigeants que l’on pourrait pratiquement qualifier de guerre économique. En utilisant sa position de force au sein de l’OPEP, l’Arabie Saoudite bloque la baisse des quotas de production de l’organisation. Même si le jeu saoudien est plus complexe qu’il n’y parait, puisque la baisse des cours avantage un peu certains de ses challengers au sein de l’OPEP comme le Venezuela obligé d’importer des pétroles légers, Ryad joue la baisse des cours face aux Etats-Unis. Le calcul est simple, en maintenant des cours bas, par une politique de surproduction, l’Arabie Saoudite table sur un effondrement de la rentabilité des exploitations de pétrole non-conventionnel américain et sur un retour mécanique des majors vers les territoires où l’exploitation est moins couteuse. Toutefois le jeu est risqué. En effet Ryad tablait pour son budget 2014 sur des cours à 100 USD le baril. Avec les prix actuels moitié moins élevés, l’Arabie Saoudite se trouve dans une position délicate puisque le pétrole représente le principal, sinon le seul, actif économique majeur du pays. Toute son économie est calée sur le secteur des hydrocarbures, de même que son système social et, par là, son équilibre politique. Si les calculs des dirigeants saoudiens se révèlent exacts, le redécollage des Etats-Unis comme superpuissance pétro-gazière serait freiné voire stoppé. Dans le cas contraire le risque pour l’Arabie Saoudite est non-seulement économique mais surtout politique dans une région déjà marquée par le chaos engendré par Daesh et l’agitation yéménite. Le jeu de poker engagé par l’OPEP tout entier, même si certains membres sont plus volontaires que d’autres, contre les Etats-Unis, porte en lui l’avenir de la géoéconomie du pétrole. Selon le vainqueur c’est à un bouleversement majeur que nous pourrions assister. En tout cas, si jamais le duel se poursuit jusqu’à la rupture d’un des deux, il y aura certainement des dégâts importants aux répercussions difficilement prévisibles.


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