Iran : le levier nucléaire

Les scènes de liesse dans les rues de Téhéran défilant en boucle sur les chaines info faisaient écho, il y a peu, aux analyses des « spécialistes » s’esbaudissant sur les possibilités d’un « marché de 80 millions d’habitants » dont on entrevoit déjà l’ouverture. Loin de moi l’idée de condamner l’exercice de l’analyse à chaud dans les médias – je m’y livre d’ailleurs de temps à autre – mais un tel accord sur le nucléaire nécessite de prendre un peu de hauteur puisqu’une grande partie des enjeux semble se situer ailleurs. L’Iran est une puissance importante du Golfe persique, avec ou sans nucléaire, et remettre dans le jeu international « ouvert » un tel mastodonte n’est pas sans conséquences dans de nombreux secteurs.

L’Iran a ainsi fait de nombreuses concessions sur la question de l’enrichissement de l’uranium, sans toutefois y renoncer complètement, pour pouvoir réintégrer pleinement le concert diplomatique international à un moment qui s’avère décisif en positif comme en négatif. D’un côté cet accord s’avérait indispensable pour Téhéran, littéralement étranglé économiquement par les sanctions. Le pays s’il a pu développer en quasi-autarcie technologique un certain nombre de solutions originales dans plusieurs secteurs, se trouvait finalement aux abois. Le secteur pétrolier, cœur économique du pays, pâtissait énormément de l’embargo. L’absence d’investissements technologiques importants dans les champs pétroliers et gaziers d’Iran ont amené à une baisse importante de production de brut, amenant à une perte de puissance et d’influence. Comme un symbole, le client chinois, très dépendant de l’Iran au début des années 2000, a dépassé l’Iran en production de brut à la fin de cette même décennie. Aujourd’hui Pékin produit 4,3 millions de barils de brut par jour contre 3,6 millions b/j pour Téhéran, près de 20% de plus. La levée de l’embargo et le retour des compagnies pétrolières occidentales dans un pays qui possède d’immenses réserves, devrait largement redynamiser le secteur pétro-gazier iranien et lui redonner une place de géant. Ceci bénéficierait d’ailleurs particulièrement aux Etats-Unis. En effet, en replaçant l’Iran comme producteur majeur inséré dans les circuits internationaux, les Etats-Unis s’offrent la reconnaissance du seul pays pouvant faire contrepoids à l’Arabie Saoudite au sein de l’OPEP. La guerre des prix du pétrole entre Washington et Ryad pourrait connaitre un nouvel épisode avec cette revalorisation de Téhéran ; l’Iran ayant intérêt, comme les Etats-Unis, à un relèvement des prix. Une remontée des prix adoptée au sein de l’OPEP redonnerait de l’air aux Etats-Unis pour leur permettre de continuer l’exploitation nationale d’hydrocarbures non-conventionnels, mais satisferait aussi la Russie qui a beaucoup perdu avec la chute des prix depuis la fin 2014. C’est donc à une bascule du marché pétrolier mondial à laquelle il faut s’attendre si les majors jouent le jeu du retour en Iran.

D’un autre côté l’Iran s’est également imposé comme un élément majeur de la lutte contre Daesh en Irak, mais aussi en Syrie et au Liban, au travers du Hezbollah. Le combat contre l’Etat islamique est devenu une priorité des pays occidentaux sans que ces derniers ne veuillent toutefois intervenir directement au sol. Dans ce cadre une réintégration de l’Iran dans le jeu international s’avère pratiquement une nécessité. Téhéran avait parfaitement saisi cette situation paradoxale des pays occidentaux qui lui offrait un important levier de négociation. Repositionner l’Iran comme pays « fréquentable » c’est également envoyer un signal fort à Daesh et se donner la possibilité éventuelle de travailler de concert sur certains points de la lutte contre cet ennemi qui apparait de plus en plus comme un proto-Etat que comme un groupe terroriste. Là aussi l’Iran peut être une clé pour les Etats-Unis comme pour les autres pays occidentaux et même la Chine ou la Russie, V. Poutine étant particulièrement inquiet des risques futurs de contagion au Caucase.

Cet accord enfin marque l’importance du groupe 5+1 ou, plus officiellement, EU+3. Il marque une forme de coopération intéressante entre les pays occidentaux, la Russie et la Chine, tous inquiets tant de la prolifération nucléaire que des poussées terroristes au Moyen-Orient. Ce format d’accord sanctuarise également le rôle de l’Allemagne comme partenaire majeur au niveau international. Alors que Berlin avait eu un rôle diplomatique discret hors d’Europe jusqu’à présent, son inclusion dans le groupe de négociation permet de mettre en avant – si tant est que c’était nécessaire – les velléités d’influence internationale de Berlin. L’Allemagne avait certes été un partenaire technologique de premier plan de l’Iran dans la question nucléaire – la centrale de Bouchehr terminée par Rosatom avait été entreprise par Siemens au travers de Kraftwerk Union – mais l’implication de l’Allemagne sur le dossier et dans la région ne justifiaient pas, apriori, un rôle particulier de Berlin. C’est donc bien à un retour en force de l’Allemagne sur la scène diplomatique mondiale auquel nous assistons, quelques jours après les négociations sur la dette grecque.

Plusieurs questions restent néanmoins en suspens. Les plus importantes concernent la réaction des deux autres puissances de la région, Israël et l’Arabie Saoudite. Côté israélien les choses sont claires, B. Netanyahou a fustigé cet accord qui donne selon lui un blanc-seing à Téhéran pour continuer ses activité nucléaires. Le Premier ministre israélien a rappelé que son pays n’était pas lié par l’accord et qu’il entreprendrait les actions nécessaires s’il se sentait menacé. Il est intéressant de voir comment les Etats-Unis vont se comporter vis-à-vis d’Israël pour faire accepter cet accord, dans un moment d’importantes tensions entre les deux administrations, suite notamment à la visite aux Etats-Unis de B. Netanyahou en mars 2015.

Côté saoudien les choses sont peut-être encore plus claires. Les deux ennemis de longue date s’affrontent en ce moment par influence interposée dans deux pays bien particuliers de la région : le Yémen et le Bahreïn. Si la question bahreïnie semble plus ou moins réglée, en apparence, depuis l’intervention militaire saoudienne au moment du printemps arabe, la guerre civile au Yémen apparait comme l’actuel avatar de la rivalité Téhéran-Ryad. Le soutien officieux de l’Iran aux rebelles Houthis contraste avec l’intervention directe des Saoudiens, à la tête d’une coalition sunnite. Ce conflit qui a donné lieu à beaucoup de rumeurs sur l’emploi de différentes armes, avant de disparaitre de la ligne éditoriale des médias français, se révèle primordial pour l’avenir d’une zone particulièrement complexe et instable. Avec un Iran de nouveau dynamique d’ici quelques années et revivifié au sein de l’OPEP, l’Arabie Saoudite pourrait être le grand perdant de l’accord nucléaire. Les Saoudiens regardant de plus en plus vers Pékin depuis la fin de la décennie 2000, cet accord porté par B. Obama pourrait les amener un peu plus vers l’Asie ; à moins que le prochain président américain n’inverse la dynamique.

Enfin il appartient de se demander quelle est la réalité de la promesse du « marché de 80 millions de consommateurs » que l’on exhibe aux Français. Certes la population iranienne est nombreuse et bien éduquée. Toutefois les entreprises françaises sont très loin d’être les seules à regarder vers Téhéran. Entre les mastodontes anglo-saxons qui attendent d’occuper le terrain et les partenaires du pays de longue date comme les Russes, les Chinois et les Indiens, c’est à nouveau à une compétition féroce que les Français vont être confrontés. Plutôt que de compter sur de nouveaux marchés apparaissant comme des dei ex machina, il serait peut-être bon de se concentrer sur des pays en pleine croissance où les conditions de développement existent et qui sont pour l’instant grandement sous-estimés comme l’Indonésie (255 millions hab.), le Nigeria (175 millions hab.) ou le Pérou (30 millions hab.) pour ne prendre que quelques exemples.

Polemos s’apprête à fêter ses 6 ans dans quelques jours et les derniers mois ont été particulièrement riches. Je n’ai pu le mettre à jour aussi souvent que j’aurais souhaité pour cause de soutenance de doctorat qui m’a beaucoup occupé. Toutefois Polemos continue son aventure et il y aura même une surprise à la rentrée.


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