Le continent des imprévus – P. Lagadec

lagadecLes grands livres sont rares ; les grands témoignages encore plus. P. Lagadec nous avait habitués ces dernières années à des analyses de haut vol et des ouvrages particulièrement intéressants sur les questions des risques et crises majeures. C’est avec une qualité intellectuelle rare qu’il ouvrait au lecteur des réflexions sur le monde actuel et sur les risques inhérents à celui-ci. Avec Le continent des imprévus, justement sous-titré Journal de bord des temps chaotiques, c’est à un tout autre exercice qu’il se livre. Son dernier ouvrage en effet, loin d’être une somme universitaire sur ses thèmes favoris, se présente comme son journal de bord. Retraçant quatre décennies de travail et de réflexions sur les risques puis sur les crises, P. Lagadec nous fait entrer au cœur de la machine, au milieu des évènements et de leurs conséquences. Il passe ainsi en revue toutes les grandes crises de ces quarante dernières années (Tchernobyl p.60, Furiani p.83, 11/09, p.133, AZF p.134, Katrina p.171, etc.) et les interrogations ou les enseignements qu’il a pu en tirer sur un plan théorique et organisationnel.

Depuis ses premières recherches jusqu’aux attentats de janvier 2015, P. Lagadec, nous livre ainsi ses réflexions, ses expériences et ses doutes sur un champ que l’université – pour ne pas dire les sciences – peinent toujours à reconnaître. La glaçante réplique lors de sa soutenance de thèse : « Si c’est utile c’est que ce n’est pas de la science » (p.42) fait écho à ce que nombre des chercheurs qui ont tenté d’aborder des sujets théoriques avec un regard pratique, ont pu entendre. Ce pourrait être un résumé de la vision « scientifique » sur ces sujets, mais il manquerait la vision des « praticiens ». Or celle-ci se cale en miroir de la première.

Ainsi tout au long des 260 pages de l’ouvrage, les expériences de rencontres, colloques, exercices et simulations, avec des acteurs du privé et du public se succèdent, laissant entrevoir une constante inquiétante : l’aveuglement. La confiance béate dans la doctrine quand celle-ci existe, amène les décideurs – ou du moins ceux qui les conseillent – à refuser toute voie originale. Or, pour reprendre une réplique de Jurassic Park « la nature trouve toujours un chemin ». Ce livre qui aurait aussi bien pu s’appeler « l’illusion du contrôle », manifeste un inquiétant tropisme de ceux qui nous dirigent et nous gouvernement à penser que la carte est le territoire. Ou pour dire autrement que dès qu’on a le plan de crise, celle-ci est sous contrôle.

L’analyse sur le temps long (1977-2015) est ainsi particulièrement intéressante car si elle montre dans certains cas une évolution des mentalités dans telle ou telle structure (p 208-209 par exemple), elle révèle aussi que nombre de blocages sont toujours présents. C’est à la fois rassurant et terrifiant de constater, au travers du prisme particulier que sont les risques et les crises, que la formation de nos élites demeure aussi mal adaptée aux enjeux contemporains. En témoigne le premier chapitre où P. Lagadec indique qu’il n’a jamais eu l’autorisation d’enseigner à Polytechnique (p. 25) bien qu’il y fut directeur de recherches pendant de longues années…

Le continent des imprévus se révèle paradoxalement rafraichissant, dans le sens où il peut éclairer ceux qui, jeunes ou moins jeunes, sont confrontés à ces mêmes problématiques et à cette même surdité. Dans le domaine de la cyberstratégie par exemple, cela est prégnant puisqu’y règnent aussi deux maux terribles : l’évitement et l’emphase. Le sang-froid, la capacité à poser les questions, y compris – voire surtout – celles qui dérangent, les facultés d’abstraction et d’analyse, voilà qui fait souvent défaut aux gestionnaires de telle entreprise ou administration. Il nous montre que nous ne sommes pas seuls confrontés aux montagnes d’immobilisme ou de mauvaise foi. Au fond en publiant son journal de bord, P. Lagadec œuvre avant tout pour ses collègues scientifiques, du moins pour ceux qui, inlassablement, tentent de combiner théorie et pratique et de raccrocher l’université et l’entreprise (ou l’Etat).

L’auteur nous laisse enfin, en dernière partie d’ouvrage, son legs intellectuel sous la forme de grandes orientations ou de grands chemins, dans ce monde imprévisible. Si le chaos devient la norme – ou plutôt l’a-norme – alors c’est maintenant que ceux qui pensent différemment, qui ne se réfugient pas systématiquement dans le confort ouaté d’une doctrine apaisante, ont toute leur place. L’océan insondable et mouvant auquel nous faisons face dans cet univers complexe qu’est la mondialisation, pour ne pas qu’il devienne un abime, a besoin d’être appréhendé avec humilité, réactivité et ouverture. C’est en quelque sorte le message final de l’auteur qui, loin d’être dogmatique, se veut au contraire explorateur d’un continent sans fin. Quelque part P. Lagadec remet ainsi la Science dans son rôle : celui de s’interroger sans relâche, de ne se fixer comme ligne d’arrivée que l’horizon et surtout d’être humble par rapport à son « savoir ». La grande leçon des multiples évènements qu’il nous compte est qu’ils dépassent pratiquement toujours les cadres envisagés pour aller se nicher où on ne les attendait pas.

C’est donc à la vision d’un grand témoin que nous avons à faire ici. Cela pourrait sembler finalement banal si celui qui nous conte ces évènements n’était en même temps l’un des plus grands spécialistes mondiaux sur ces questions, éclairant ses souvenirs de réflexions profondes. Le continent des imprévus est donc un ouvrage majeur qui, bien au-delà des risques et des crises, se révèle un livre fondamental, presque un guide, pour ceux qui opèrent dans des champs nouveaux, souvent désignés comme « peu scientifiques ».


Les commentaires sont fermés pour cet article.