L’OCS, survie et mutations

ocsL’année 2016 marquera le vingtième anniversaire du traité de Shanghai qui créait le groupe éponyme réunissant à l’époque la Chine, le Kazakhstan, le Kirghizistan, la Russie et le Tadjikistan. Ces cinq Etats, rejoints en 2001 par l’Ouzbékistan forment les membres fondateurs de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS) principale alliance économique d’Asie centrale et véritable héritage de l’ère post-Guerre froide. Bâtie sur les décombres de l’URSS, l’OCS n’a cessé depuis d’évoluer pour, près de quinze ans après sa création, s’orienter vers un nouveau rôle : celui d’alliance économique asiatique, loin du mandat limité qui était le sien à l’origine.

Qui se souvient aujourd’hui de L’empire éclaté d’H. Carrère d’Encausse ? On a beaucoup reproché en son temps à la Secrétaire perpétuelle de l’Académie française de s’être trompée sur les mécanismes qui amenèrent à la chute de l’URSS, alors que tel n’était pas son propos dans l’ouvrage éponyme. Toutefois il faut bien prendre en compte que l’hypothèse qu’elle décrivait, à savoir une montée des nationalismes centrasiatique sur une base ethno-religieuse, a été une des plus grandes craintes de toutes les grandes puissances des années 1990, Etats-Unis en tête. C’est d’ailleurs cette peur qui a servi de carburant initial à la création de ce groupe de Shanghai, destiné au départ à stabiliser économiquement l’Asie centrale pour que la région ne sombre pas dans le chaos. Il faut ainsi se souvenir qu’outre les mouvements terroristes caucasiens dont on craignait la contagion alors, certains pays d’Asie centrale participaient activement au complexe militaro-industriel soviétique, à l’exemple du Kazakhstan, un des trois pays à disposer d’armes nucléaires sur son sol avec la Russie et l’Ukraine, lors du traité d’Almaty en 1991.

L’OCS s’intègre dès lors comme une alliance économique menée par deux Etats, la Russie seule étant incapable de supporter cette tâche. L’entrée de la Chine dans une alliance économique comme partenaire majeur puisque c’est sur son sol que se sont signés les accords initiaux et que se trouve le siège de l’organisation, est une grande première pour le pays. De ce système bicéphale, encouragé en son temps par les Occidentaux, reste aujourd’hui une mécanique particulière marquée par la coopétition des deux grands. Outre l’aspect de la stabilisation et de la coopération économique, l’OCS s’appuie également sur deux autres « piliers », le premier étant la lutte contre le terrorisme – qui aboutit à l’organisation de manœuvres militaires – et le second un club énergie aux contours flous. La lutte contre le terrorisme est renforcée depuis 2004 par la création d’un centre régional de lutte anti-terroriste à Tachkent et surtout d’un accord avec l’OTSC en 2007, alliance militaire emmenée par la Russie en regroupant certains des membres de l’OCS (Biélorussie, Kazakhstan, Kirghizistan, Tadjikistan). Cette porosité entre l’OCS et l’OTSC au niveau militaire qui a amené à des manœuvres communes à la fin de la décennie 2000 peut en grande partie s’interpréter dans le sens de la farouche volonté chinoise de ne pas faire partie d’une alliance qui la contraindrait trop militairement. Dans ce cadre le couple OCS-OTSC a longtemps fait figure de continuation en double système de la proximité économico-militaire de la Guerre froide entre la Russie et les républiques centrasiatiques. L’expansion de l’OCS vers des pays tiers comme l’Iran, l’Inde, l’Afghanistan ou le Pakistan est venu casser cette dynamique pour lui substituer une facette bien plus économique.

La politique d’extensions de l’OCS, d’abord avec des membres observateurs jusqu’à la fin des années 2000 puis par la création d’un 3e niveau, celui de partenaire de dialogue, s’est faite à un rythme soutenu suivant une véritable ligne politique du condominium. Le besoin d’un maintenir un équilibre au sein de l’organisation a poussé à ce qu’à l’entrée d’un important membre (observateur ou de dialogue) plutôt pro-russe, réponde celle d’un autre apparemment prochinois. Ainsi se sont succédés la Mongolie en 2004 (observateur), l’Inde l’Iran et le Pakistan en 2005 (observateurs), la Biélorussie et le Sri Lanka en 2009 (partenaires de dialogue puis observateur pour la Biélorussie en 2015), l’Afghanistan en 2012 (observateur), la Turquie en 2013 (partenaire de dialogue). Cette politique d’extension dans les deux sens politique et géographique, a étendu l’OCS bien au-delà de l’Asie centrale de sa fondation.

Avec cette extension de plus en plus grande, englobant presque toute l’Asie, à l’exception de l’Asie du Sud-est déjà installée dans l’ASEAN, l’OCS voit également ses attributions se modifier. Au milieu des années 2000, un business council (2006) a été créé pour favoriser la coopération entre les entreprises des différents Etats de l’organisation, élément intéressant dans des économies majoritairement développées sous forme de capitalisme d’Etat. En 2005 un consortium interbancaire réunissant certaines des principales banques d’Etat des membres comme la VEB russe ou la State Development Bank chinoise, offrait déjà des mécanismes de refinancement bancaires nécessaires pour les grands projets transnationaux. La Chine qui a énormément développé ses relations avec les pays d’Asie centrale comme le Kazakhstan ou l’Ouzbékistan a ainsi bénéficié de ces mécanismes de réciprocité pour implanter plus facilement des coopérations dans divers secteurs.

2016 devrait donc marquer un tournant puisque l’Inde et le Pakistan accèderaient au statut de membre à part entière, manifestant la première extension à ce niveau de l’histoire de l’organisation. Il s’agit d’une évolution majeure puisqu’elle manifesterait le développement de l’OCS hors d’une sphère simplement centrasiatique vers l’Asie du Sud. Cet agrandissement du ressort territorial de l’organisation permettrait d’envisager une véritable plaque continentale de coopération économique en manifestant une profonde communauté de vues entre les membres originels et les nouveaux. De la même manière, la Turquie semble vouloir une position bien plus importante que son simple statut actuel de partenaire de dialogue vers membre observateur, voire plus ; ce qui pourrait se révéler compliqué vu les tensions russo-turques au sujet de la Syrie. De nouvelles extensions de l’OCS voient le jour d’abord par l’inclusion de nouveaux partenaires de dialogue vers l’Ouest (Azerbaïdjan, Arménie) aussi bien que vers le Sud-est (Cambodge).

Diverses questions devraient avoir un impact sur l’avenir de l’OCS avec cette expansion territoriale effrénée. Tout d’abord comment faire évoluer les 3 piliers avec l’entrée de nouveaux membres de plein droit. L’Inde et le Pakistan sont moins intéressés à la stabilisation économique de l’Asie centrale qu’aux potentialités de coopération sur le volet énergétique. De même il semble complexe d’imaginer une véritable coopération anti-terroriste avec ces deux nouveaux venus. D’autre part, comment concilier une ouverture vers le Caucase de plus en plus marquée – et donc un rapprochement des frontières de l’UE – avec une extension vers l’Asie du Sud (Népal) ou de l’Est (Cambodge) ? Les deux aires semblent avoir des problématiques fort différentes, même si pour le moment il s’agit surtout de partenariats de dialogue. Enfin, maintenant que l’OCS va officiellement compter plus de deux milliards et demi d’habitants et trois des 10 premiers PIB de la planète, comment va-t-elle se positionner sur la scène internationale ? Pour le moment l’organisation demeure un système souple fait surtout de rencontres de haut-niveau, mais cela risque de ne pas suffire s’il existe une volonté d’en faire une véritable organisation économique.


2 comments to L’OCS, survie et mutations

  • Frédéric

    Merci de l’article, on parle très peu de cette  »association » dans les grands médias mais elle semble avoir plus d’avenir que les diverses organisations similaires sud-américaines et africaines.

  • Nicolas Mazzucchi

    Merci pour ce commentaire, cette grande union économique asiatique. Je ne sais pas si elle a plus d’avenir que les autres mais elle concentre un grand potentiel économique, en même temps que des ambitions non-négligeables de ses pays-membres. L’entrée de l’Inde et du Pakistan en 2016 sera un évènement majeur et selon comment ils arrivent à s’imbriquer dans le jeu régional, cela donnera des indices sur le développement futur de l’OCS