Rétrospective stratégique de l’année 2015

L’année 2015, dont la grande majorité des Français pense qu’elle a été mauvaise pour le pays, a été riche en émotions et en évènements. Un seul mot peut la résumer : terrorisme. Les actes commandités ou motivés par Daesh ont en effet scandé l’année depuis les attentats contre Charlie Hebdo en janvier jusqu’à l’attaque simultanée Paris-Saint Denis en novembre dernier. Les Français se sont découverts, de la manière la plus tragique, en guerre. L’ennemi ? Evanescent, insaisissable, adaptatif, en un mot dangereux. Si janvier avait été une prise de conscience dramatique de la réalité, certains avaient pu évacuer rapidement les conséquences stratégiques en pointant la cible elle-même – les journalistes de Charlie Hebdo – comme la marque d’un épiphénomène. Ceux de novembre en revanche, ont largement fait émerger une vérité : la cible est bien la France, autant dans ses actions et ses postures internationales que dans le mode de vie qu’elle promeut. Si certains avaient pu dire qu’ils « n’étaient pas Charlie », il est à présent impensable de se désolidariser. Bien au-delà de l’engagement français au Levant et en Afrique contre l’hydre djihadiste, c’est bien l’idée que représente la France – même si parfois elle tend à n’être plus que cela – qui est la véritable cible. Beaucoup a été écrit sur ces sujets aussi il n’est pas la peine d’y revenir plus.

Toutefois, ces attentats commis sur le sol européen ont également été le déclencheur de nombreux mouvements géopolitiques. D’une part au Levant avec l’intensification de l’action contre Daesh et l’évolution de la posture des Occidentaux vis-à-vis de Bashar. S’il est toujours admis d’affirmer que ce dernier doit quitter le pouvoir, certains se demandent si l’on ne devrait pas dialoguer un peu avec lui, ne serait-ce que pour être plus efficaces contre Daesh. D’un autre côté l’attitude de certains pays européens vis-à-vis de la Russie s’est également modifiée et, si les sanctions contre Moscou ont été prolongées, V. Poutine semble être devenu un allié – ou du moins un collègue – dans la lutte contre l’Etat islamique. La crainte russe de voir les différentes factions djihadistes s’intéresser au Caucase après avoir triomphé au Proche Orient, a poussé la Russie à intervenir militairement de manière massive ; tout ceci n’étant pas sans causer quelques heurts, avec la Turquie notamment.

D’un point de vue plus économique, cette année 2015 aura été marquée par quelques évènements notables comme le refus du Safe Harbor par l’Union européenne qui ouvre la voie – pour autant que la volonté politique de l’Union et des pays-membres suive – à une véritable politique communautaire de protection des données des citoyens et des entreprises. Au niveau européen la question des migrants, à la fois politique mais aussi économique, est devenue un véritable sujet de discorde entre les populations et leurs dirigeants politiques. Le manque d’une politique européenne claire de gestion des frontières – Schengen ayant fêté ses trente ans d’une drôle de manière – s’est fait particulièrement sentir alors que la barre du million de migrants, venus du Proche Orient mais aussi d’Afrique ou d’Asie du Sud, a été franchie en décembre. A la charnière politique et économique également, l’accord sur le nucléaire iranien qui devait ouvrir la voie à une renaissance économique du pays ainsi qu’à la ruée des Occidentaux à Téhéran à quelque part fait long-feu. En effet sur fond de crise continue des cours du pétrole – et des autres matières premières – l’Iran peine à redécoller et à attirer en masse les investisseurs dans son secteur des hydrocarbures, pourtant base économique du pays.

Enfin l’autre grande actualité de l’année, quelques semaines après les attentats de Paris, aura été la COP21. Que dire de cette dernière, si ce n’est que la montagne a, une fois encore accouché d’une souris ? Après l’échec de Copenhague en 2009, pourtant signalé en son temps comme un succès, Paris devait être l’énième conférence de la dernière chance. Les résultats ? Aucune discussion sur le prix du carbone qui reste pourtant la base indispensable d’un vrai changement des modes de vie au niveau mondial et un objectif incroyablement irréaliste de limitation de la hausse des températures à 1,5° C. qui rendent la suite de l’accord intenable. Concernant le financement et les modifications de mix énergétique, de grandes annonces sont faites mais sans aucun élément tangible sur les points de friction (gestion des fonds, énergies préférentielles, etc.) ; autant dire que tout cela restera de l’ordre du déclaratif… Un élément positif peut quand même être trouvé dans cette conférence : un accord a pu être trouvé avec toutes les parties. La faillite du système international post-Bretton-Woods est telle qu’un consensus a minima, même sans véritable fond, devient une avancée majeure dans la gouvernance mondiale.

Cette année on suivra plus particulièrement :

  • Les avancées de la lutte contre Daesh au Levant et contre le terrorisme en Europe. L’interrogation profonde sur nos sociétés qui a émergé des attentats de 2015 doit aboutir à autre chose qu’un simple durcissement de la législation. Il serait dommage que la France de 2016 rappelle trop fortement les Etats-Unis de 2002.
  • Toujours dans cette optique de lutte contre Daesh, les relations complexes entre la Russie, Bashar, les pays occidentaux, la Turquie, les Kurdes et les différents groupes luttant contre l’Etat islamique. L’équation semble toujours aussi complexe et risque de le rester tant qu’il n’y aura pas de simplification majeur de cet écheveau. Une solution peut-elle émerger du terrain ? Sans doute, mais personne ne semble prêt à véritablement s’y engager, les campagnes de frappes aériennes sans véritable intervention au sol ayant prouvé leur inefficacité depuis longtemps.
  • L’évolution des cours du pétrole est le marqueur principal de la santé économique des grandes puissances de la planète. Les pays de l’OPEP, à commencer par l’Arabie Saoudite, semblent en bout de course économique – d’autant plus avec l’intervention au Yémen – et il parait difficile de rester sur des niveaux de production aussi hauts. En sus les grandes compagnies pétrolières tant des pays occidentaux qu’émergents, commencent à voir se rapprocher sérieusement la barre fatidique en dessous de laquelle le pétrole ne serait plus rentable à extraire. Il pourrait s’agir là d’un bon moyen pour que tout le monde soit obligé de s’entendre sur une limitation de la production.
  • La gestion de la question des migrants qui devrait poser toujours autant de problèmes aux pays européens.
  • Les élections présidentielles américaines de fin d’année, avec la possibilité côté Républicain de voir émerger une figure plus souple que le très remuant Donald Trump. Un affrontement Jeb Bush / Hillary Clinton signifierait une cristallisation inédite de la vie politique américaine autour des deux familles qui la dominent depuis 25 ans.

En attendant de voir si ces prédictions se réalisent, Polemos vous souhaite de très bonnes fêtes de fin d’année.


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