Décompositions, recompositions

En écoutant les interventions lors d’un récent petit déjeuner organisé par l’IRSEM sur le poids des acteurs non-étatiques dans la question ukrainienne, plusieurs interrogations ont germé dans mon esprit. La description de la situation par certains intervenants ont fait resurgir des pensées et des analyses sur d’autres conflits ou confrontations survenues en Europe ces derniers siècles. La montée en puissance de groupes de la société civile, prenant le relais de l’Etat, l’extrême régionalisation de certains territoires parfois portés par un acteur économique majeur, l’intrication du militaire et de l’économique, tout ceci rappelle invariablement la situation de la Guerre de Trente ans. L’évolution du rôle de certains oligarques en particulier, soupçonnés de financer tel ou tel bataillon et se présentant comme « sauveur du pays », renvoie aux entrepreneurs de guerre du XVIIe siècle. De la même manière la volonté économique d’actions militaires ou la complexité des interactions – les facteurs linguistique et religieux ne pouvant être l’unique explication des lignes de fracture et sont profondément imbriqués avec d’autres – manifestent le caractère original de ce conflit. Du moins cette originalité est-elle à rechercher par rapport aux confrontations actuelles, car cette recomposition étatique forcée sur fond de guerre civile dont on ne peut dire comment elle évoluera (conflit gelé ? partition ? régionalisation à l’extrême avec des « baronnies » politico-économiques ?) est pour le moins originale. Pour voir s’il est possible d’établir un parallèle avec la Guerre de Trente ans, il faut se replonger dans celle-ci. Même si elle est largement ignorée par l’enseignement secondaire français – voire parfois par le supérieur – elle demeure constitutive tant de l’identité européenne que de la géopolitique en ce sens où elle constitue un marqueur d’évolution relationnelle.

Les théoriciens de la géopolitique – et éventuellement ceux des Relations internationales – retiennent la date de 1648 – les traités de Westphalie – comme début d’un nouveau système international où les Etats, en tant qu’entités administratives, se substituent aux monarques. La question de savoir si la géopolitique actuelle s’inscrit toujours dans un ordre westphalien, est l’un des serpents de mer de la discipline, chacun ayant son avis sur la question. En réalité la Guerre de Trente ans marque l’aboutissement sanglant d’un mouvement entamé depuis la fin de la période médiévale, celui de la transformation des entités politiques. Cette translation de la représentativité de la personne du monarque à l’Etat lui-même, est en réalité un mouvement de fond entamé au XIIIe siècle et qui trouve son accomplissement au XVIIe. L’appropriation par les différents princes du Saint Empire Romain germanique d’un véritable pouvoir sur la destinée de leur domaine, va de pair avec le mouvement de fond en France, en Espagne et en Angleterre, d’affirmation du pouvoir central. Si dans les territoires qui forment l’Allemagne actuelle cette centralisation reste au niveau régional voire local – au moment des traités de Westphalie il existe environ 360 entités juridiques au sein de l’Empire- la mécanique est plus ou moins la même.

Que dire de la situation actuelle de ce point de vue ? Il nous faut reconnaitre que ce conflit ukrainien s’inscrit lui aussi dans un mouvement de fond plus complexe et plus long ; celui de la transformation du rôle des Etats. Si tout le monde s’accorde à peu près pour dire que la période actuelle marque la fin de l’Etat triomphant au centre de tout, la profondeur du changement diffère selon les analystes. Les tenants de la mondialisation heureuse qui ont tenté de nous vendre durant les années 1990-2000 la mort des Etats, se sont largement trompés. Comme l’ont montré nombre de penseurs, les Etats sont loin d’être morts et la montée des émergents, dont l’économie est fondée sur des variantes locales de capitalisme d’Etat, en a été la meilleure illustration. Toutefois le rôle de l’Etat évolue, confronté à de nouvelles forces que sont, entre autres, les entreprises et les organisations supranationales. Au niveau de l’intégration territoriale, l’Etat est souvent pris en étau entre la montée des entités régionales qui acquièrent une personnalité diplomatique – la paradiplomatie de S. Paquin – et les organisations supranationales qui les contraignent dans des règles communes, telle l’Union européenne. Au moment de la crise de 2014, l’Ukraine se trouvait précisément dans cette situation, tiraillée entre un rapprochement avec Moscou dans une union douanière eurasiatique et une meilleure intégration dans le voisinage de l’UE. De même les tendances régionalistes qui marquaient le pays, chacune des grandes régions regardant dans une direction différente, finissent par faire imploser l’Etat central dans un chaos qui se prolonge.

L’intervention plus ou moins ouverte des puissances extérieures, Russie, Union européenne, Etats-Unis, etc. surajoute à ces tensions nationales des questions de pouvoir régional et global. Là aussi la comparaison avec la Guerre de Trente ans s’avère pertinente, les grandes puissances de l’époque (France, Espagne) ne s’étant pas privées d’agir de manière plus ou moins ouverte sur le conflit germanique. S’ajoute toutefois dans le conflit actuel une atmosphère générale, bien au-delà de l’Ukraine, que l’on pourrait qualifier d’ère des jeux de dupes. Les différentes puissances semblent en effet jouer un ballet complexe où chacun, crise économique mondiale oblige, apparait comme étant sur la corde raide. La Russie tout d’abord, empêtrée par les prix du pétrole bas et, à un moindre niveau, par les sanctions européennes, fait de ce conflit la pierre angulaire de sa volonté de puissance. En ne lâchant rien ou quasiment rien sur l’Ukraine, Moscou est engagé dans un bras de fer qui a pu faire penser à certains que le bon vieux temps de la Guerre froide était revenu. De leur côté les Etats-Unis sont engagés sur de multiples fronts et leur économie semble elle-aussi prise au piège d’un côté du jeu pétrolier saoudien, et de l’autre de la Chine. L’Arabie saoudite qui change non les règles mais les coutumes de l’OPEP, est également en plein jeu de dupes avec les Etats-Unis mais aussi, et surtout, avec les pays producteurs de pétrole et de gaz, dont certains risquent un effondrement soudain (Venezuela, Algérie, etc.). La Chine, également en pleine surchauffe économique, doit trouver une voie de sortie et des débouchés au risque d’imploser sous la pression sociale. Les pays européens semblent au bout de leur modèle, englués dans la crise économique à laquelle s’ajoute l’arrivée massive de migrants qu’ils peinent à absorber.

L’époque est donc propice aux grandes recompositions, aux bouleversements et à la confrontation. La fin de l’ère conflictuelle de la Guerre froide et l’interconnexion des marchés limitent fortement les options militaires, mais sans les annuler complètement. Dans le même temps l’électron libre Daesh qui aiguillonne régulièrement les pays occidentaux, entretient un climat de la tension propice aux échauffements. La transformation du rôle des uns et des autres qui s’était jusqu’à présent faite dans un calme relatif, atteint maintenant un point critique. Une nouvelle ère s’annonce sans que l’ancienne n’abdique réellement ; comme le disait Gramsci, c’est dans cet interstice que naissent les monstres.


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