La désinformation, les armes du faux – F-B Huyghe

la_desinformationNotre société connectée est souvent désignée sous le terme de « société de l’information », sans toutefois que personne ne soit véritablement en mesure d’expliquer le sens de cette formule. En réalité, comme nous le démontre François-Bernard Huyghe au travers de formidable essai, notre société de l’information tend à devenir une société de la désinformation. En effet, suivant les théories de M. McLuhan sur le village planétaire, l’interconnexion absolue – qui se poursuit au travers de l’Internet mobile en plein développement dans certaines régions du monde et, chez nous, de l’Internet des Objets – entraîne nécessairement des aspects conflictuels et compétitifs.

Comme nous l’avions démontré, avec le même F-B Huyghe (et O. Kempf) dans Gagner les cyberconflits, l’information est un élément central et souvent – en Occident – trop négligé dans la cyberstratégie. L’auteur de La désinformation, les armes du faux, explicite tout au long des 191 pages de l’ouvrage, combien la désinformation est, à la fois, un art ancien et une méthode d’action stratégique dans le cadre des « nouvelles technologies ».

La première partie du livre revient ainsi sur l’histoire de la désinformation, laquelle a connu de beaux jours tout au long des siècles et se révèle un art particulièrement ancien. Sans remonter à la Grèce antique, où les exemples abondent, le XXe siècle a été une période particulièrement féconde en matière de désinformation. M. Bloch avait en son temps publié un article important sur les rumeurs de la Première Guerre mondiale (« Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre » ; 1921), montrant combien le conflit mondial, avec les technologies de communication de l’époque, avait été propice à la désinformation. F-B Huyghe quant à lui se place dans une optique plus contemporaine et, surtout, moins ouverte en termes de conflictualité. En effet la Guerre froide sur laquelle l’auteur revient longuement, était un cadre propice à l’éclosion de nombreuses tentatives de désinformation – on peut même se demander si l’Initiative de Défense Stratégique, aussi connue comme projet Star Wars, qui a été à l’origine de la chute de l’URSS, n’en était pas l’exemple le plus abouti – avec la volonté d’éviter tout affrontement majeur.

Néanmoins c’est bien dans l’ère de la mondialisation, avec l’Internet et l’interconnexion absolue des communications, que la désinformation est redevenue une arme de premier plan, non seulement sur le terrain géopolitique mais aussi économique ou sociétal. La seconde partie de l’ouvrage est ainsi consacrée au faux à l’ère numérique, où la dissimulation sur le Net est devenue la règle. Les différentes méthodes – au niveau des perceptions comme de la technique – pour faire adhérer à un discours, tromper, ridiculiser, sont décryptées de manière brillante. Cette partie qui met en avant les vulnérabilités intrinsèques de notre société du Moi dans la Machine, s’avère très utile pour comprendre les menées complexes de tel ou tel et se rendre compte que, dans les cyberagressions, la victime peut parfois devenir elle-même un agresseur au travers de la dénonciation.

La troisième partie de l’ouvrage, les nouveaux pouvoirs contemporains, est la véritable pépite de ce livre. Sortant de l’aspect d’analyse de la désinformation et de ses moyens, F-B Huyghe nous propose une réflexion politique et philosophique sur notre société occidentale. Qui dit désinformation dit aussi vérité ; or celle-ci peut difficilement être abordée sur des critères uniquement techniques, sans élévation. Le tour de force de l’auteur est ainsi de proposer cette réflexion profonde et plus que pertinente sur les valeurs qui composent notre société et notre modèle politique. Le remplacement du Bien par le Vrai – ou même l’égalité des deux comme valeurs fondamentales – amènent à la création de « ministères de la vérité », pour reprendre l’expression de l’auteur. F-B Huyghe postule donc le retour de l’idéologie comme élément clivant des sociétés occidentales, quelques décennies après la fin de la Guerre froide. Nous serions donc revenus à un âge schmittien où la désignation de l’ennemi et sa traque numérique, seraient le leitmotiv lancinant des politiques intérieure et étrangère. Force est de constater en ouvrant n’importe quel journal français que cela y ressemble fort.

En résumé, La désinformation, les armes du faux, est un ouvrage majeur non-seulement pour comprendre un des éléments clés de la cyberstratégie, mais également dans une optique plus philosophique. La force de l’auteur est de passer sans rupture d’un élément à l’autre, nous montrant que technique, stratégie et politique sont étroitement imbriqués. Plus que l’illusion elle-même, c’est sa mise en scène qui importe.


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