La tempête

trumpSpectacle sans substance, illusoire et changeant, Que ne suit nul vestige en son cours d’un moment ; Car nous sommes tous faits de l’étoffe d’un rêve : Notre courte existence en un sommeil s’achève.  W. Shakespeare

 

Les premiers jours de D. Trump ont été agités, entre décret anti-immigration et volonté affichée d’ériger son « fameux » mur, le moins que l’on puisse dire est que le nouveau Président américain aura cherché à tenir ses promesses. Le premier enseignement qu’il est possible de tirer de ces quelques semaines de nouvelle administration, est, loin des prédictions sur un apaisement du milliardaire américain après son entrée en fonction, l’établissement d’une continuité des paroles dans l’action, nolens volens.

Au fond l’élection de D. Trump n’a pas été si révolutionnaire que cela ; ou plutôt si, mais dans la continuité des évènements observés à l’échelle de la planète depuis près d’une dizaine d’années. Le choix fait par les électeurs américains – dont beaucoup ici avaient sous-estimés l’importance de la frange rurale et péri-urbaine – est le dernier avatar d’une révolte des déçus de la mondialisation. L’élection de D. Trump est ainsi le cri d’une population qui, après avoir essayé tous les types de candidats d’un establishment autoreproducteur, veut renverser la table, en douceur néanmoins. Les résultats de D. Trump lors de l’élection finale, et de B. Sanders lors de la primaire du parti Démocrate, témoignent de cette volonté de renvoyer les tenants de la ligne molle aux oubliettes. De ce côté de l’Atlantique, les derniers sondages concernant la future élection présidentielle en France, montrent les mêmes réactions aux mêmes symptômes : pour la première fois aucun des candidats officiels des deux partis de gouvernement qui se sont partagés l’administration de la France depuis des décennies, pourraient n’être au second tour. Entre le populisme affirmé de M. Le Pen et celui plus tacite – qui laisse sous-entendre à chacun, libéral comme social-démocrate qu’il aura gain de cause à la fin – d’E. macron, c’est bien à une révolte des électeurs que l’on risque d’assister.

Ailleurs, du Brexit à la chute de M. Renzi, étaient déjà des signes clairs de cette nouvelle orientation des consciences occidentales : le refus de l’ordre mondialisé béat qui avait érigé la fin de l’Etat et l’ouverture au forceps des régulations économiques en modèle absolu. La « mondialisation heureuse » était vantée par toute une génération d’économistes orthodoxes ; terme révélateur. Le choc de la crise économique, débutée aux Etats-Unis en 2007 mais ressentie au niveau mondial en 2008, se fait ainsi avec un effet retard de plusieurs années. Il a fallu le temps aux Occidentaux d’intérioriser les pertes réelles induites par celle-ci, mais aussi l’incapacité de leurs dirigeants traditionnels à proposer une sortie de crise, tant morale qu’économique. « Est souverain celui qui décide » écrivait C. Schmitt ; certains ont montré qu’ils ne l’étaient plus.

Le premier avatar de cette nouvelle donne avait été V. Poutine, dont les réélections successives fondées sur la réaction à une période Eltsine sauvagement libérale, avaient déjà montré que la politique fonctionne comme la physique : l’effet de réaction est proportionnel à la force appliquée. La montée des « populismes » quelle que soit leur nature, semble inéluctable. Elle est en réalité la traduction, par le système démocratique, des peuples appréhendant – de manière réelle ou imaginaire – leur déclassement. L’impossibilité des dirigeants de la planète – G7, 8, 20 ou autres – à redynamiser le système en le réformant, a signé en quelque sorte le début de la tempête politique que nous vivons depuis quelques années.

Dans ce contexte, le modèle néo-gramscien d’hégémonie culturelle, où les médias avaient remplacé l’Eglise de jadis, est lui aussi attaqué. Alors que les principaux journaux et chaînes de télévision, semblent chaque jour ériger un dogme inamovible, la foule devient quant à elle très agnostique. Le principal témoignage de cette défiance peut se lire dans les « erreurs » imputées aux instituts de sondages sur les derniers grands évènements (présidentielle américaine, Brexit, primaires des Républicains en France, etc.). De la même manière, l’irruption de la contestation du discours des principaux médias qui se voit tant par l’émergence de modèles alternatifs (Breitbart), d’une fin du monopole des journalistes avec le poids toujours plus grand des réseaux sociaux, ou le retour au questionnement sur la post-vérité, est un marqueur fondamental de cette défiance. Pour en revenir à l’affirmation de Mc Luhan, si le média est le message, celui-ci est aujourd’hui tellement contesté dans son essence qu’il en devient inaudible.

Sans vouloir, comme certains s’y adonnent trop, prophétiser des temps chaotiques, il est certain pour le moins que nous sommes entrés dans l’époque intermédiaire entre deux systèmes, dont Gramsci parlait dans les années 20. La tempête est maintenant là, sur fond de recul économique de l’Occident dont la force politique semble aussi s’évanouir à mesure que ses ferments se disloquent. Il y a le besoin urgent, non d’une nouvelle boussole, mais bien d’une nouvelle carte pour appréhender le territoire qui s’ouvre. La volonté que certains ont eu de se replonger dans le confort ouaté d’une opposition binaire entre grandes puissances, est tout aussi illusoire que celle de vouloir échanger la tutelle d’un maître contre celle d’un autre. Plus que l’ère de la post-vérité, celle dont nous voyons les premiers sursauts est peut-être celle du post-espoir d’une unification planétaire par le capitalisme qui se ferait dans la douceur. Le Léviathan économique vacille, dans ce cadre le retour du politique peut se faire, sous une forme ou une autre. L’avènement des néo-populistes laisse entrevoir que celui-ci ne se fera peut-être pas dans la concorde et le compromis qui ont été la marque apparente de ces dernières décennies.


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