Eloge du futur raisonnable

Mourning_AthenaEn regardant les débats actuels quel que soit le medium qui les porte, les réseaux sociaux, la télévision ou la presse écrite, on est atterré de la pauvreté de la vision dont font preuve les tenants de telle ou telle cause. Au fond l’appréhension nietzschéenne fondée sur l’existence uniquement des interprétations et l’absence de faits, semble se confirmer dans nos sociétés contemporaines. On interprète ainsi les signaux actuels – de moins en moins faibles – pour en faire des trompettes d’un futur souhaité. A ce petit jeu, la dialectique (éristique) de Schopenhauer a remplacé celle de Platon ; il ne s’agit plus d’apporter un éclairage ou une vision sur une situation donnée, mais de remporter le débat. Ce phénomène se cristallise dans un domaine particulier, celui de l’analyse des futurs possibles ; surtout quand ceux-ci sont sous-tendus par des questions technologiques. Ici deux positions s’affrontent comme des taureaux furieux : les utopistes et les pessimistes. Pour les premiers tout n’est qu’espoir et progrès, la loi de Moore appliquée au bonheur de l’Homme demeure valable et le futur ne peut qu’être brillant et prometteur. Pour les autres, le cauchemar est à nos portes, l’horloge de l’Apocalypse – instrument bête et inutile – va bientôt sonner les douze coups de minuit, l’Homme s’auto-détruit sans le savoir. Entre ces deux visions, rien ou presque. La peur et l’espoir finissent par n’être que les deux faces d’une même pièce qui consiste à imaginer voire à construire des futurs sans (trop de) nuances. Il n’existerait que deux voies, l’utopie béate et la dystopie absolue.

Cette situation ressemble en fait à d’autres époques, la fin du XIXe siècle notamment aussi connue comme époque victorienne de l’autre côté de la Manche, ou l’entre-deux guerres. De ces deux périodes on peut retenir ce tiraillement entre un positivisme technocentré, source des remèdes à tous les maux, et une vision noire de l’avenir. Les littératures victorienne et futuriste nous donnent un bon aperçu des oppositions de visions qui se sont produites à ces époques pas si lointaines. Il serait trop facile de dire que, de toute façon, les deux écoles de pensée se sont trompées, car on se trompe toujours sur le futur ; le mieux que l’on puisse faire est de saisir les grands leviers induisant les bifurcations majeures. Pour le reste « fais ce que dois, advienne que pourra ». Non, le reproche réel que l’on peut leur faire est de ne présenter que les arguments qui les arrangent et amènent, téléologiquement, à la fin qu’ils souhaitent montrer, radieuse ou cauchemardesque. Tout est ainsi aplani dans les prévisions – il serait plus juste de dire les prédictions puisque tout cela tient parfois de la voyance plus que de l’analyse – pour ne laisser la place qu’à une vision prête à digérer. Point de complexité, de nuances ou de contradictions, les choses doivent être faciles à ingérer et ne demander que la réflexion minimale au récepteur qui, lui-même, se trouve dans la position d’un canard que l’on gave. Aujourd’hui le problème vient en fait de l’impossibilité de la part de nombreux analystes réfléchissant sur le futur d’admettre que les choses sont complexes et que tout n’est pas la source d’une révolution absolue en bien ou en mal. Il semble que la piste, simple et pourtant intuitive, de l’évolution par paliers – petits ou grands – soit balayée dans les analyses, au profit du bouleversement absolu. Le fétichisme du changement du tout au tout atteint maintenant tous les domaines sans qu’il soit possible de faire entendre des discours nuancés.

Prenons deux exemples, évidemment l’énergie et le cyber, pour mieux comprendre cet état de fait. Dans le cyberespace, secteur technologique par essence, le futur est soit radieux, soit infernal, sans autre possibilité. Les débats qui fleurissent sur l’intelligence artificielle reposent d’ailleurs sur une opposition extrêmement nette entre les deux points de vue. D’un côté les techno-prophètes de malheur, emmenés par E. Musk qui considèrent que l’IA c’est au fond le triomphe de la Machine sur l’Homme et, par voie de conséquence, l’asservissement du second par la première. Le règne du robot-tueur arrive et c’est l’Homme qui, au fond, provoquera sa propre perte en créant des machines – trop – intelligentes. D’un autre côté la vision personnifiée, entre autres, par M. Zuckerberg d’une IA positive, sorte de techno-panacée, sensée résoudre tous les problèmes. Grâce à elle le futur ne peut qu’être radieux car la Machine deviendra naturellement le complément de l’Homme en lui apportant les capacités que sa nature, par essence limitée, l’empêche d’avoir. L’IA est ici une boîte-à-remèdes universelle, offrant bien plus que ce qu’elle ne pourrait jamais coûter. Le point commun de ces deux visions ? La technologie présentée est forcément disruptive et révolutionnaire. Il y a un avant et un après que la transition soit douce ou brutale. La vision, trop commode, est celle d’un renoncement à la voie médiane, celle d’une IA représentant une simple évolution technique, au service de l’Homme, lui facilitant certes la vie et le travail, mais ne changeant pas son monde du tout au tout. Il est parfois très difficile de faire admettre qu’entre le robot-tueur et la cyber-utopie existe une voie médiane que l’on pourrait dire de la « cyber-prothèse » : la technologie aide l’Homme et améliore à la marge sa condition mais sans la bouleverser. Dans le domaine de la médecine par exemple, l’aide au diagnostic représente ce genre d’améliorations incrémentales, utiles mais pas révolutionnaires. Entre le robot-médecin ayant remplacé l’Homme et le rebouteux, il y a bien une voie, mais fine et complexe à implémenter.

Dans l’énergie, même vision ; le futur est soit brûlant, noyé sous des mégatonnes de CO2 issues du charbon, soit verdoyant et sain, mû par des sources d’énergie renouvelables. Entre les deux, point de salut. Les climato-sceptiques et les apôtres des énergies vertes en masse tout de suite, s’écharpent joyeusement pour savoir qui aura raison sur la fin de ce siècle. Au milieu de cette bataille d’idées – ou plutôt de cris médiatiques – la vision d’une Xe Révolution industrielle (3e ou 4e ou plus, on s’y perd à force). Difficile là encore de faire entendre une voix discordante fondée sur la raison. La vision d’un futur de l’énergie qui s’appuie à la fois sur des sources fossiles – les moins carbonées de préférence comme le nucléaire et le gaz – comme base des mix nationaux – car ce sont les seules qui permettent de disposer d’une base prévisible et efficace – avec une part croissante de renouvelables et de dispositifs d’efficacité énergétique est bien trop rationnelle. De même le fait de répéter qu’au-delà des voitures ou des avions nous vivons dans une société du pétrole, ne serait-ce que pour toutes les applications chimiques comme les plastiques – ce qui ancre nos sociétés fermement dans la 2e Révolution industrielle, celle de la pétrochimie – semble inaudible à ceux qui ne voient les choses que de manière binaire.

En fait cette binarité est commode. Elle permet de s’affranchir des vraies analyses, celles qui font entrer en résonnance de nombreux facteurs et paramètres, parfois complexes pour aboutir à des systèmes entiers. Affirmer que les choses ne peuvent être que noires ou blanches, revient surtout à mettre son cerveau en pause pour ne pas affronter ce qui est la vraie analyse, celle qui cherche à comprendre à la fois les dynamiques de changement et les forces de friction que celui-ci va rencontrer. Les ruptures radicales sont rares, extrêmement rares même, que ce soit dans la technologie mais aussi dans des domaines plus humains comme la politique. L’Homme est un animal conservateur qui aime la nouveauté, mais à petite dose.

Pour en revenir à Nietzsche, le problème est – et sera toujours – que l’Homme sait pertinemment qu’il marche sur un fil tendu entre l’abîme et le surhomme. Seulement, friand de ses propres prophéties, il tend à basculer trop vite d’un côté ou de l’autre. Qui blâmer de cette orientation à la facilité conceptuelle ? La société actuelle sans doute où la vitesse – autre caractéristique des sociétés technocentrées positiviste et futuriste – joue un rôle dominant. La nuance qui manque cruellement en ces temps d’incertitudes – toutes les époques sont par nature incertaines, mais pour une partie d’entre elles ce phénomène est bien plus conscient – s’incarne dans cette vision du « futur raisonnable » ; le raisonnable, c’est à la fois ce qui est fondé sur la réflexion et ce qui est modéré. Une publicité récente utilise comme slogan « personne ne recommande ce qui est moyen » or, en se replongeant dans le dictionnaire, on se rend compte que « moyen » c’est à la fois ce qui est le plus éloigné des deux extrêmes, mais aussi ce qui est le plus répandu. S’il faut craindre le Mal et rechercher le Bien – vision très occidentale, j’en conviens – en faire des absolus monolithiques est bien trop commode pour des gens qui prétendent faire de l’analyse.

Qu’en tirer ? Un désintérêt pour la prospective ? Bien au contraire, c’est justement elle qu’il faut remettre au centre de l’équation, mais pas de n’importe quelle manière. Trop de choses ont été dites et écrites sans aucune recherche méthodologique préalable, au prisme de la seule volonté ou intuition ; ou pour le dire plus clairement, des seuls biais cognitifs. Remettre de la méthode dans le raisonnement, c’est justement s’abstraire de cette facilité mentale de se laisser guider par des visions trop tranchées. C’est au fond ce qui sépare la prospective de prophétie ou de la voyance : la méthode ; et c’est ce que l’on oublie trop souvent. Laissons le mot de la fin à Castoriadis : « Penser n’est pas sortir de la caverne, ni remplacer l’incertitude des ombres par les contours tranchés des choses mêmes, la lueur vacillante de la flamme par la lumière du vrai Soleil. C’est entrer dans le Labyrinthe, plus exactement faire être et apparaître un Labyrinthe alors qu’on aurait pu rester étendu parmi les fleurs, faisant face au ciel » (1)

 (1) C. Castoriadis, Les carrefours du labyrinthe 1, Paris, Seuil, 1978.

 

 


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