Poker menteur à Téhéran

petrole, oil, USA, Brazil, China, GulfLe sommet du 7 septembre dernier, ne débouchant pas sur un accord tripartite entre Iran, Russie et Turquie sur la question syrienne, a néanmoins été un marqueur important de la géopolitique régionale. Au-delà de son format inédit, avec la réunion formelle des trois acteurs extérieurs majeurs de la question syrienne, nouveaux pôles d’influence sur les affaires proche et moyen-orientales, c’est bien le timing particulier du sommet qui s’est révélé important. Il s’agissait ainsi peut-être – l’avenir nous le dira – d’une chance majeure pour la Russie et, surtout, l’Iran d’imposer leur vision sur la Syrie et de geler la situation avant la grande négociation qui s’annonce inévitable. En effet, comme souvent, le temps est ici le dictateur des actions des Hommes, Russes et Iraniens ayant atteint un pic de puissance dans la région. La grande poussée iranienne vers l’Ouest semble ainsi sur le point de se finir, non par manque de volonté, mais simplement par manque d’argent. Le nerf de la guerre risque de ne jamais avoir aussi bien porté son nom.

La dénonciation de l’accord P5+1 s’entend ainsi non pas sur la question nucléaire iranienne elle-même que sur la volonté américaine de casser les ressorts de puissance de Téhéran. Avec la fin de cet accord, l’Iran se retrouve à nouveau privé de la manne potentielle des investissements occidentaux dans son économie. De même, les pays qui ne souhaitent pas entrer frontalement en opposition avec Washington, l’Inde par exemple qui a annoncé son désengagement de certains projets dans l’amont pétro-gazier iranien, font maintenant le choix de se retirer ou de limiter leur présence en Iran. Les pays d’Asie du Nord-est, Corée du Sud ou Japon, n’entreront sans doute pas en opposition avec les Etats-Unis, quoi qu’ils pensent de la politique de D. Trump.

La Turquie se trouve dans une position délicate. Elle se rêve depuis des années comme le nouveau pays de transit des hydrocarbures venus d’une vaste région Caucase-Moyen-Orient vers l’Europe. Dans ce cadre l’Iran, avec ses réserves de pétrole et surtout de gaz était un partenaire idéal, d’autant plus que le seul grand gazoduc permettant l’évacuation du gaz iranien aboutit en Turquie. Avec une levée progressive des sanctions, le retour des majors occidentales, la volonté des Européens de diversifier leurs sources d’hydrocarbures, Ankara aurait joué le rôle de passerelle vers les réserves iraniennes, empochant argent et influence au passage. Le départ de Total et consorts, le retour des sanctions, ont fait s’effondrer ce rêve et la Turquie devra se contenter d’un jeu gazier articulé entre l’Azerbaïdjan et, surtout, la Russie qui domine d’ailleurs le secteur énergétique turc. La virulence de R. T. Erdogan vis-à-vis des Etats-Unis, sur fond d’affaire – réelle ou supposée – d’espionnage, ne serait ainsi pas étrangère à la problématique iranienne.

Restent la Russie et la Chine. La première a tout intérêt à voir le baril de pétrole augmenter pour mieux remplir les caisses de l’Etat, passablement épuisées par des années de cours moribond et de sanctions européennes. Quoi de mieux dans ce cas qu’un rival potentiel à terre, donnant aux marchés le signal d’une baisse des volumes mondiaux à terme. La seconde, principal acteur économique étranger en Iran, n’a pas non plus intérêt à s’opposer trop frontalement aux Etats-Unis, du moins sur cette question. La Chine dispose de nombreuses sources d’approvisionnement dans des pays plus dociles. L’Iran est pour Pékin un fournisseur important, mais moins que l’Arabie saoudite ou la Russie. Les entreprises chinoises vont certes profiter du départ des Occidentaux, mais de là à voir Pékin soutenir le secteur pétro-gazier iranien à bout de bras, il y a certainement une grande marge.

D’un autre côté les opposants à l’Iran dans la Péninsule arabique sont ravis. Les pertes économiques à venir de Téhéran, l’économie iranienne reposant presqu’exclusivement sur les hydrocarbures, signifient avant tout une perte de capacité d’intervention à l’extérieur. Le soutien politique et militaire au régime de B. Al-Assad, au Hezbollah ou aux Houthis sera ainsi touché de plein fouet par l’impact du retour des sanctions. Dans ce contexte les opposants aux visées iraniennes, en Syrie, au Liban et au Yémen peuvent se permettre d’attendre tranquillement la fin des subsides de Téhéran et le retrait des troupes. Après la poussée vers l’Ouest, le retrait vers l’Est – en conservant un fort ascendant sur l’Irak ? – risque d’être le prochain mouvement iranien. Sans un soutien économique extérieur fort pour lui permettre de maintenir son économie et sa production de pétrole et de gaz à flots, Téhéran va mécaniquement se retrouver dans la même situation qu’avant l’accord P5+1 : hyperinflation, impossibilité de moderniser son économie, manque de débouchés.

La Russie seule ne pourra que soutenir B. Al-Assad, pas lui permettre de reprendre l’ensemble des territoires perdus. Sans l’Iran et son soutien, le groupe pro-Assad risque d’arriver fort diminué lorsque se profileront des négociations pour l’avenir de la Syrie, malgré les réussites militaires indéniables de ces derniers mois. Il s’agit donc pour les Russes, les Syriens et les Iraniens de profiter des dernières capacités d’action pour obtenir un front stabilisé en vue de ces mêmes négociations. L’assaut contre Idlib, devrait ainsi permettre au régime de Damas et à ses alliés de récupérer une des dernières régions contrôlées par l’opposition. Dans ce contexte, la tentative d’entente avec la Turquie pour éviter toute escalade et obtenir un accord a minima sur les conditions de l’offensive russo-syrienne sur Idlib, se comprend d’autant mieux. L’échec des négociations de Téhéran, s’il ne signifie pas une mésentente totale entre Russes, Turcs et Iraniens, est un revers d’importance pour le régime de B. Al-Assad puisqu’il montre son incapacité à se concilier le très versatile R. T. Erdogan, le plus remuant de ses voisins.

S’il ne s’agit ici que d’une analyse prospective dont les évènements montreront ou non l’acuité, il n’en est pas moins déjà certain que les Etats-Unis de D. Trump ont conservé cette capacité unique au monde de frapper une économie au cœur. En mettant un pays à l’Index de l’économie internationale, les Etats-Unis, par le rôle unique du dollar, plus norme d’échange que monnaie nationale, sont toujours bel et bien les maîtres du jeu. Plutôt que d’attaquer militairement son ennemi, il est ainsi plus utile de l’affaiblir en l’étouffant. Du Plan Anaconda de la Guerre de Sécession aux théories de N. Spykman durant la Guerre froide, les Etats-Unis ont depuis longtemps montré qu’à côté de la force brute, ils savaient également manier d’autres armes, tout aussi redoutables.


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