- Polemos.fr - https://www.polemos.fr -

La baïonnette et le bâillon

[1]A lire le Monde daté d’hier [2], on peut raisonnablement se demander si les militaires français ont, après la décision d’Hervé Morin de sanctionner le général Desportes, besoin d’un cerveau capable de réflexions originales. La critique émise par le directeur du CID à l’encontre de la stratégie suivie en Afghanistan par le général américain Mc Chrystal, récemment débarqué par Barack Obama, n’était visiblement pas du goût des autorités politiques françaises.

Vincent Desportes, directeur du Collège Interarmées de Défense et penseur militaire reconnu, a en effet osé critiquer la stratégie suivie par l’ISAF depuis un an et qui, nous vous en parlions récemment, n’a pas pour l’instant fait ses preuves. Certes le général français est connu pour ses critiques, parfois acerbes, des doctrines militaires américaines, pensons notamment aux Effect Based Operations, battues en brèche dans son ouvrage La Guerre Probable, toutefois le zèle et la publicité avec laquelle le Ministre de la Défense s’en prend à une des meilleures têtes pensantes de l’armée française a de quoi laisser songeur.

Il faut le reconnaître, même si ce n’est pas très politiquement correct, Desportes a raison ; tant sur le plan des renforts « Tout le monde savait que çà devait être zéro ou 100.000 de plus. On ne fait pas une demi-guerre. » ou sur la coalition même «  C’est une guerre américaine. Quand vous êtes actionnaire à 1% vous n’avez pas le droit à la parole. ». La stratégie de Mc Chrystal est un vrai échec, l’Afghanistan n’est pas plus sûr et les pertes s’accumulent inlassablement.

Même si le directeur du CID n’a pas fait preuve de la plus subtile des diplomaties dans ses déclarations, sa hiérarchie doit-elle pour autant le vouer aux gémonies [3] alors même que ses propos méritent d’être au moins entendus, au mieux considérés, d’autant plus qu’on ne saurait qualifier le général Desportes d’anti-américanisme primaire, lui qui a été stagiaire à l’US Army War College et attaché militaire à Washington.

Depuis son retour dans le commandement intégré de l’OTAN, la France est écartelée entre sa traditionnelle indépendance en matière de réflexion militaire et le besoin de montrer qu’elle rentre dans un moule élaboré depuis 50 ans. Hier on peut dire que le choix a été fait en faveur de l’OTAN. Après Chauprade c’est sans doute le tour de Desportes d’être sacrifié sur l’autel de la faveur américaine.

Le Ministère de la Défense doit faire un choix clair : ou mettre en avant les penseurs militaires français qu’ils s’appellent Goya, Le Nen ou Desportes, ou annoncer clairement que le retour de la France dans l’OTAN signifie une adhésion pleine et entière à toutes les options et réflexions stratégiques de l’Alliance Atlantique. Si cette dernière option est choisie autant fermer les centres de recherches militaires, qu’au moins l’aveuglement serve à rééquilibrer les budgets…