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Libye : la fuite en avant

[1]Au moment où tous les regards angoissés – dont le notre – sont légitimement braqués sur la terrible catastrophe naturelle qui secoue l’archipel nippon, les révoltes continuent inexorablement dans le monde arabe. Si au Yémen et à Bahreïn elles semblent prendre la voie de la Tunisie et de l’Egypte, il est en autrement dans une Libye livrée à ce qu’il faut bien appeler maintenant une guerre civile.

Alors que la semaine dernière rien ne semblait pouvoir arrêter la marche triomphale des insurgés sur Tripoli, où les déclarations de M. Kadhafi pouvaient laisser supposer un état mental défaillant chez le chef suprême de la Libye ; les contre-offensives de cette semaine laissent perplexe sur l’avenir de la révolution libyenne. Les combats autour de Ras Lanouf et Mers el-Brega montrent que toute la population est loin d’avoir abandonné le dictateur. Le Conseil National de Transition, hier triomphant, apparait aujourd’hui en proie au doute et révèle toutes ses contradictions. Les manœuvres diplomatiques entreprises, notamment auprès d’une Ligue Arabe [2] qui serait heureuse de se débarrasser de l’encombrant Kadhafi, prendront du temps et il n’est pas sur que les forces gouvernementales leur en laissent le temps. Les autres pays regardent et réfléchissent sur la conduite à tenir quant à cette révolution devenue guerre civile [3] qui risque d’évoluer en bain de sang.

L’Europe apparait dans une position assez ambigüe. Les Etats qui soutenaient naguère Kadhafi l’ont promptement abandonné au moment où sa chute semblait proche mais, une fois de plus, l’UE n’a pu adopter de position commune laissant deux pays – les plus proches de la Libye – en pointe dans cette affaire : la France et l’Italie. La position italienne est complexe. Les grandes entreprises italiennes, notamment du secteur pétro-gazier dont ENI, ont de nombreux intérêts en Libye. Des liens personnels unissent S. Berlusconi et M. Kadhafi et, pour couronner le tout, les deux pays sont liés par une histoire coloniale commune. Il est donc naturellement malaisé pour l’Italie de naviguer dans cette situation sans rencontrer d’écueil lié à son histoire ou son économie. La position adoptée par Rome peut se résumer ainsi : les liens sont rompus mais il n’y aura pas d’intervention.

La position de Paris est plus surprenante encore car beaucoup plus radicale. La France n’a ainsi pas hésité à reconnaitre le Conseil National de Transition, ce qu’aucun autre Etat n’a pour l’instant fait, coupant ainsi tout lien avec M. Kadhafi. En représailles Tripoli a suspendu toutes ses relations avec Paris [4], anéantissant définitivement le rapprochement né de l’accueil de Kadhafi à Paris en 2007. Plus encore, Paris cherche maintenant à rassembler le plus d’alliés – dont le Royaume Uni – pour porter un coup décisif aux forces de Kadhafi. Il était d’abord question d’une zone d’interdiction aérienne et l’on évoque maintenant la possibilité de frappes aériennes [5] sur le territoire libyen.

La contre-offensive militaire s’est doublée d’une contre-offensive informationnelle qui aurait pu se révéler décisive pour Kadhafi. En effet si la mise en scène d’une population favorable au dictateur libyen annonçant sa volonté de « châtier » les rebelles est un vrai succès qui amène les Occidentaux à se poser beaucoup de questions sur une éventuelle intervention, les débordements du clan Kadhafi pourraient être quant à eux une erreur majeure de communication. Les menaces de Saïf Kadhafi [6], fils du dictateur libyen, à l’encontre de l’Italie risquent de radicaliser un, voire plusieurs, gouvernement à l’encontre du clan présidentiel et le pousser à une intervention destinée plus à empêcher toutes représailles qu’à aider une révolte populaire.

Le retournement communicationnel de la Libye est néanmoins remarquable car entre le Kadhafi hésitant et halluciné montrant la main de l’ogre Al-Qaeda et les déclarations plus posées et contrôlées de ces derniers jours, on voit bien que la période d’affolement est terminée. De la part d’un dictateur maitrisant parfaitement sa communication depuis le milieu des années 80, rien de surprenant. Kadhafi a toujours su comment se présenter pour gêner l’Occident, et en particulier les USA, et comment se positionner médiatiquement pour dissuader toute intervention. Ce retournement de posture médiatique et militaire amène naturellement à une interrogation poussée de la part des gouvernements américain et européens sur la position à adopter.

La question qui se pose en Occident est la suivante : est-il légitime d’intervenir et quel en sera le coût ? Alors qu’il y a quelques semaines les forces américaines étaient prêtes à se déployer aux abords – et dans le ciel ? – de la Libye, ces dernières sont aujourd’hui en attente. Il faut dire que, comme toujours, une position commune du Conseil de Sécurité de l’ONU apparait plus qu’improbable. La demande d’une zone d’exclusion aérienne de la part du CNT [7] pourra difficilement être satisfaite tant que la Russie et la Chine y verront une opportunité pour l’Europe et surtout les USA de mettre la main sur les ressources du pays. En effet la Russie a eu beau déclarer un embargo sur les armes à destination de la Libye, Moscou ne semble pas prêt à accepter une intervention destinée à faire partir le dirigeant libyen. Même son de cloche du côté de Pékin où une intervention directe, de la part des USA ou de l’OTAN sous mandat ONU, signifierait à terme une prise de contrôle plus ou moins ferme des actifs pétroliers libyens. Kadhafi a su jouer de cette contradiction jusqu’à présent en utilisant l’arme pétrolière pour se créer un « parapluie diplomatique », comme le fait l’Iran. Les tarifs préférentiels pratiqués par la Libye ainsi que la tension grandissante sur le marché pousse ces deux Etats à laisser les choses suivre leur cours sans intervention extérieure.

Reste l’hypothèse, défendue par Paris, d’une intervention sans mandat. Ce serait ouvrir une boite de Pandore dont personne ne connait les effets. Certes la victoire militaire serait sans doute facile à obtenir, à l’image de la campagne irakienne de 2003, mais au-delà quels en seraient les effets ? Pour l’instant les révolutions en Afrique du Nord-Moyen Orient se déroulent sans intervention extérieure et surtout sans défiance vis-à-vis de l’Occident. Une intervention directe pourrait raviver les vieux démons et se révéler être du pain béni pour les organisations extrémistes et terroristes de tout bord, promptes à exciter un nationalisme arabe n’existant pourtant que sur le papier.

La question libyenne se jouera sans doute sur la notion de « risque raisonnable » et sur la capacité des Etats à assumer leurs discours. Les erreurs communicationnelles du clan Kadhafi pourraient en ce sens être un facteur décisif en laissant apparaitre une extrême radicalité de la part du dictateur. Ce dernier a prouvé depuis longtemps qu’il était capable de manier l’arme du terrorisme et, en menaçant aussi ouvertement l’Italie, peut être vient-il de creuser sa propre tombe. La guerre informationnelle est une arme à double tranchant où la moindre erreur peut annuler les efforts précédents ; le clan Kadhafi a vraisemblablement donné une illustration à cette règle.